Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

dimanche 8 janvier 2012

Citations quotidiennes 08.01.12

S'habituer à suivre sa voie sans prêter trop attention à ce qui se déroule autour de soi. Ne pas craindre d'être nombriliste. Peut-être est-ce de cette façon qu'on peut le moins heurter les autres.
Gilles Archambault (Les plaisirs de la mélancolie, p.100, Éd. Boréal, 1994)

Quand tu auras compris l'ensemble, alors tu comprendras les parties. Donc commence par comprendre l'ensemble.
Tony Hillerman (Le peuple de l'ombre, trad. Jane Fillion , p.242, Folio -sans numéro de série- 1994)

Le chien est le modèle, le véritable prototype de l'amitié.
Jean-Louis Alibert (La Physiologie de la passion, tome 1, p. 179, P.J. de Mat, 1825)

[...] ces professeurs et autres donneurs de leçons qui sont parfaitement satisfaits du peu qu'ils savent, soit se vantent de connaître un tas de choses dont ils n'ont en réalité pas la moindre idée.
Jostein Gaarder (Le monde de Sophie, trad. Hélène Hervieu et Martine Laffon, p.86, éd. du Seuil)

Rien n'est plus à craindre dans la vie,
Qu'un époux qui du jeu ressent la tyrannie.
Jean-François Regnard (Le joueur, p.29, Librairie Hatier)

Voir Au fil de mes lectures.

samedi 7 janvier 2012

Chemin faisant, page 8

Ne pars avec le rêve que si tu peux rentrer avec la raison.

Le caprice est toujours un changement, mais le changement n'est pas toujours un caprice.

Un joli tableau : la jeunesse heureuse, la vieillesse résignée.

Trois catégories de gens autour de moi : les amis, les relations, les chaises louées.

Il y a quelque chose de plus triste à voir que les fleurs fanées, ce sont les fleurs qu'on arrache.

Une passion qui juge ressemble à la soif voulant analyser l'eau.

Il y a des sciences dont nous ne pouvons user et que nous ne pouvons transmettre ; et ce ne sont pas celles qui nous ont coûté le moins.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

Citations quotidiennes 07.01.12

L'homme qui dort, l'homme ivre, c'est l'homme diminué.
Antoine de Rivarol (Maximes, pensées et paradoxes, p.13, Le Livre Club du Libraire, 1962)

Tout homme doit mourir. Choisir le néant est la seule manière d'en triompher.
Shan Sa (La joueuse de go, p.86, Folio n°3805)

Le mérite est un sot, si l'argent ne l'escorte.
Antoine Jacob de Montfleury (La Femme juge et partie, acte 2, sc. 1 (Bernardille), 1670)

[...] si l'image de l'être aimé reste vivante dans votre coeur, le monde entier est votre maison.
Orhan Pamuk (Mon nom est Rouge, trad. Gilles Authier, p.64, Folio n°3840)

Le problème n'est jamais d'aller quelque part, mais seulement d'aller aussi loin que possible.
Franz Bartlelt (Petit éloge de la vie de tous les jours, p.29, Folio n°4954, 2009)

Voir Au fil de mes lectures.

vendredi 6 janvier 2012

Chemin faisant, page 7

Le bonheur fait quelquefois comme le beau monde, il arrive sur le tard.

L'espérance est la seule femme dont on aime les cheveux blancs.

Pour être belle ruine, on n'a pas besoin d'avoir été beau monument.

Je préfère les inflexibles aux impitoyables.

Il est plus difficile d'être grand que d'être sublime.

La pauvreté connaît ses plaies, mais elle a des privilèges qu'elle ne se connaît pas.

Les choses en leur temps ont la saveur des fruits en leur saison.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

Citations quotidiennes 06.01.12

Le savoir est l'arme le plus efficace contre les tyrans. La preuve : ils brûlent toujours tous les livres.
Erik Orsenna (Les Chevaliers du Subjonctif, p.102, Stock 2004)

J'ai toujours pensé qu'il valait mieux plaire beaucoup à une seule personne, qu'un peu à tout le monde !
Vita Sackville-West (Toute passion abolie, trad. Micha Venaille , p.65, Ed. Autrement, 2005)

Aphorisme : assertion gratuite ou pertinente, péremptoire ou douteuse, dont les termes sont interchangeables.
Ex. - « La poésie est une religion sans espoir », dit Cocteau. Mais la religion est poésie sans espoir, ou espoir sans poésie. Et l'espoir, c'est vraiment une religion sans poésie, sinon une poésie sans religion.
Georges Elgozy (L'esprit des mots ou l'antidictionnaire, p.28, Denoël, 1981)

Si l'enseignement est reçu avec réticence, voire avec répugnance, c'est que le savoir filtré par les programmes scolaires porte la marque d'une blessure ancienne: il a été castré de sa sensualité originelle.
Raoul Vaneigem (Avertissement aux écoliers et lycéens, p.29, Mille et une nuits, n°69)

C'est aveuglant de clarté.
Woody Allen (Dieu, Shakespeare... et moi, in Opus 1 et 2, Éd. Solar, trad. Michel Lebrun, p.208)

Voir Au fil de mes lectures.

jeudi 5 janvier 2012

Problème 9




J. A. W. Swane
2e Prix, «Spanish Problem Society Tourney»
1949

Les Blancs jouent
et matent en 2 coups

Anne Barratin : Chemin faisant


Les barratineries regrouperont toutes les citations de l'excellent ouvrage d'Anne Barratin : Chemin faisant, publié en 1894 chez Lemerre à Paris. Je vous livrerai une page par jour. Je débute par les pages 1 à 6, car sur la première page, on trouve un message au lecteur. À La page 5 débute un chapitre avec deux citations, les autres étant sur la page 6.

C'est vraiment grâce à Au fil de mes lectures si on trouve tant de citations de madame Barratin (1845-1911) sur le web. En effet, vous remarquerez que tous les sites qui la citent ne font que copier celles trouvées sur AFDML. J'aime bien dénicher des auteurs tombés aujourd'hui dans un oubli presque total.

Aujourd'hui, je commence la livraison de toutes les citations de Chemin faisant. J'ai obtenu ma copie de l'excellent Abebooks. En page de garde, il y a une dédicace manuscrite et signée de madame Barratin à Madame Dieulafoy. Il s'agit certainement de Jane Dieulafoy « née le 29 juin 1851 à Toulouse et morte le 25 mai 1916 au château de Langlade, à Pompertuzat, près de Toulouse » nous dit Wikipédia qui ajoute qu'elle était archéologue, auteur de romans, de nouvelles, de théâtre, journaliste, photographe. Elle a écrit un opuscule intitulé L'oeuvre littéraire de Madame Barratin en 1912.

Au moment d'écrire ces lignes, Anne Barratin n'a pas encore son article dans Wikipédia. De plus, j'ai cherché sur le web une photo de madame Barratin, mais je n'ai rien trouvé. Si vous réussissez à en dénicher une, je vous serais fort reconnaissant de me la faire parvenir.
Bonne lecture !
Gilles G. Jobin, transcripteur.

AU LECTEUR

Étudier l'homme, le scruter dans ses pensées et dans ses actes, chercher à le connaître mieux, ce n'est pas se condamner à l'aimer moins ; c'est apprendre à le plaindre dans toutes ses défaillances, à l'excuser dans beaucoup de ses erreurs, à juger de plus près les difficultés de la lutte, et à lui tenir compte de ses efforts. (p.1)


L'expérience est un vieux professeur qui aime moins sa science que son enseignement. (p.5)

Penser! c'est sentir les souffles de la vie nous pénétrer, les horizons se colorer, l'espace nous appartenir, les mondes se grouper autour de nous, les éléments invisibles nous envelopper. (p.5)

Rêver, c'est prendre l'air dans l'infini. (p.6)

Une tête sans imagination, un arbre sans nid d'oiseau. (p.6)

Heureux ceux qui conservent jusqu'à l'hiver quelque cigale dans le cœur et dans la voix ! (p.6)

Il faut mourir de bas en haut. (p.6)

Une seule chose que nous puissions donner sans l'avoir : le bonheur. (p.6)

Nous avons le droit de regretter les services de celui qui se rappelle nous les avoir rendus. (p.6)

mercredi 4 janvier 2012

Miette 2 : Il ne faut pas se fier aux apparences

La vue

Il ne faut pas se fier aux apparences

Sommaire. — Nos agents de renseignements. — Contrôle nécessaire. — Griffe et patte de velours. — La flamme brille. — Mauvais goût, santé: suave odeur, mort. — Femme exquise et phonographe. — L'illusion de l'amitié. — J.-B. Rousseau n'est pas dupe. — Le bouffon, le paysan et le cochon de lait.

Nous sommes doués de cinq sens, chargés de nous renseigner, chacun suivant sa fonction, sur les objets et les faits extérieurs. Ces braves sens remplissent leur tâche de leur mieux et en conscience : n'empêche que de temps en temps ils nous mettent dans l'erreur en se trompant eux-mêmes.

Il convient d'apporter grande attention aux indications qu'ils nous donnent en toute ingénuité; il faut les contrôler l'un par l'autre; précaution parfois insuffisante que compléteront heureusement le raisonnement et l'expérience, c'est assez dire qu'il ne faut pas se fier aux apparences.


IL NE FAUT PAS SE FIER AUX APPARENCES.

À combien de méprises et de dangers ne serions-nous pas sujets, en admettant incontinent ce que chaque sens nous révèle ex abrupto.

Vous avez par hasard sous la main quelque chose de doux, de soyeux, d'agréable au toucher, comme du velours ; tout à coup cela remue et vous allonge un coup de griffe. C'est un chat plus amateur de repos que de caresses....

Le feu pétille dans l'âtre, la flamme brille joyeuse et scintillante, la chaleur est douce et séduisante; l'enfant s'approche, la vue le charme ; dans quel état se mettrait le pauvre petit si quelqu'un n'était là pour l'éloigner.

Quel mauvais goût a cette liqueur! amère, acre, elle mérite toutes les épithètes injurieuses ; et cependant le médecin ne nous a pas trompés : grâce à elle nous recouvrons la santé.

Sous le roi Charles IX, on empoisonnait les personnes gênantes avec grâce et élégance. Jeanne d'Albret en sut quelque chose pour avoir respiré avec délices le parfum d'un joli bouquet flattant la vue et l'odorat.

À notre époque, moins expéditive et plus scientifique, vous entrez dans un salon et tout aussitôt vous entendez une voix délicieuse accompagnée d'un orchestre parfait; Il ne vous suffit pas d'entendre; l'ouïe satisfaite, vous désirez que la vue ait sa part, vous vous dirigez du côté d'où viennent ces sons harmonieux, vous approchez, savourant à l'avance le plaisir promis à vos yeux. Que voient-ils ? Une femme adorable, chanteuse exquise ? Point ! Ils aperçoivent un disque qui tourne, un cône évasé, des échantillons de figures géométriques : un phonographe !

Ce n'est pas seulement des apparences physiques qu'il faut se méfier ; il importe d'opposer une circonspection analogue aux apparences que se donnent quelques personnes pour simuler ce qu'elles ne sont pas.

« Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on prend comme dans un magasin, et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les autres sur les événements. Bien qu'elles se disent souvent sans affection, et qu'elles soient reçues sans reconnaissance, il n'est pas permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l'image de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amitié, et que les hommes, ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité, semblent être convenus entre eux de se contenter des apparences.1 »

Dans ce cas, ce n'est plus qu'une question de politesse et de savoir-vivre, une convention sociale dont personne ne doit être dupe, mais dont il est prudent de ne pas subir l'influence, car on deviendrait victime d'une appréciation inexacte ou erronée.

Mme de Sévigné voit « les jugements sur les apparences si souvent faux qu'elle s'étonne qu'on ne s'en désaccoutume pas ».

Jean-Baptiste Rousseau déclare ne pas se laisser duper aussi facilement :

Je ne prends pas pour vertu
Les noirs accès de la tristesse
D'un loup garou revêtu
Des habits de la sagesse :
Plus légère que le vent,
Elle fuit d'un faux savant
La sombre mélancolie,
Et se sauve bien souvent
Dans les bras de la folie.2

Tout le monde n'a pas la même perspicacité et la même sûreté de jugement. La masse au contraire donne souvent la préférence au faux sur le vrai par opinion préconçue ou par entêtement.

Le Sage raconte à ce propos une amusante histoire survenue dans une foire de village :

Un bouffon parut sur la scène, se baissa, se couvrit la tête d'un manteau et se mit à contrefaire le cri d'un cochon de lait. Il s'en acquitta de manière qu'on s'imagina qu'il en avait un sous ses habits. On lui cria de secouer son manteau et sa robe, ce qu'il fit ; et, comme il ne se trouva rien dessous, les applaudissements se renouvelèrent avec plus de fureur dans l'assemblée.

Un paysan qui était au nombre des spectateurs fut choqué de ces témoignages d'admiration : « Messieurs, s'écria-t-il, vous avez tort d'être charmés de ce bouffon : il n'est pas si bon acteur que vous le croyez. Je sais mieux que lui faire le cochon de lait, et, si vous en doutez, vous n'avez qu'à revenir ici demain à la même heure. »

Le peuple, prévenu en faveur du pantomime, se rassemble le jour suivant en plus grand nombre, et plutôt pour siffler le paysan que pour voir ce qu'il savait faire.

Les deux rivaux montèrent sur le théâtre.

Le bouffon commença et fut encore plus applaudi que le jour précédent. Alors le villageois, s'étant baissé à son tour et enveloppé la tête de son manteau, tira l'oreille à un véritable cochon qu'il tenait sous son bras et lui fit pousser des cris perçants.

Cependant l'assistance ne laissa pas de donner le prix au pantomime, et chargea de huées le paysan, qui, montrant tout à coup le cochon de lait aux spectateurs : « Messieurs, leur dit-il, ce n'est pas moi que vous sifflez, c'est le cochon lui-même. Voyez quels juges vous êtes ! »

Ce paysan eut tort de se venger du triomphe de son concurrent ; il aurait dû être flatté de voir proclamer la supériorité de l'homme sur un animal.


1 La Bruyère, Les Caractères, chap. VIII, « De la Cour ».
2 Livre II, Ode 2.


Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

Citations quotidiennes 04.01.12

Lycée n. 1/. École antique où l'on s'entretenait de morale et de philosophie. 2/. École moderne où l'on discute de football.
Ambrose Bierce (Le dictionnaire du Diable, trad. Bernard Sallé, p.171, Rivages/Étranger, n°11)

[...] c'était au crépuscule, à cette heure où les choses se confondent.
Marie Darrieussecq (Truismes, p.135, Coll. Folio n°3065)

Le musicien est peut-être le plus modeste des animaux, mais il en est le plus fier. C'est lui qui inventa l'art sublime d'abîmer la poésie.
Érik Satie (Écrits réunis par Ornella Volta, Éditions Champ Libre, 1981, p. 153)

Pour un mari que l'on quitte deux fois, il n'y a pas de honte. Ça devient chronique : il est seulement ridicule.
André Roussin (Hélène, p.72, Livre de Poche n°1691-2)

Si la « société » est de moins en moins un espace d'interconnaissance, elle est, en revanche, de plus ne plus un espace d'interdépendance, dans lequel les décisions prises par certains, individus ou organismes, peuvent avoir des conséquences importantes sur des groupes non directement engagés dans l'action et souvent ignorants de celle-ci.
Gilles Lazuech (Toute confiance est d'une certaine manière confiance aveugle (Anthony Giddens), p.22, Pleins Feux, coll. Variations, 2002)

Voir Au fil de mes lectures.

mardi 3 janvier 2012

Marilise dessinée par Marie

Ma belle Marilise dessinée par ma belle Marie.



Logiciel utilisé : Sumo Paint
Outil : Wacom Bamboo Create

Miette 1 : L'oeil du maître engraisse le cheval

La vue

L'oeil du maître engraisse le cheval



Sommaire. - Un oeil vaut mieux que deux yeux. - La réponse du Persan. - Maison « trop lourde ». - Le serviteur nègre et le domestique blanc. - Je l'ai chassé !

« Si vous voulez faire votre affaire, dit Franklin1, allez-y vous-même ; si vous voulez qu'elle ne soit pas faite, envoyez-y. Le laboureur qui veut s'enrichir doit conduire lui-même sa charrue. » Et il conclut : « Ce sont les yeux des autres qui nous ruinent. »

Franklin était homme d'expérience et de bon conseil ; il entendait par là qu'il faut s'en rapporter à soi-même et à ses propres yeux pour surveiller ses affaires et ses gens.

Quelque bonne volonté que l'on trouve en ses serviteurs, quelle que soit leur capacité, il est bien rare qu'ils prennent nos intérêts comme nous-mêmes et que leurs yeux soient aussi attentifs que notre oeil sur ce qui nous appartient.

Notre erreur est extrême
De nous attendre à d'autres gens que nous.
Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même2.

On demandait à un Persan ce qui engraissait le plus un cheval. « L'oeil du maître », répondit-il sans hésiter.

Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
Il n'est pour voir que l'oeil du maître3.

La surveillance personnelle est une bonne chose ; un moyen préférable encore et beaucoup plus sûr pour que nos biens soient gérés à notre gré, c'est de ne les confier à quiconque et de les administrer nous-mêmes. De la sorte on sait ce qu'on fait et ce qu'on entend faire ; nul mieux que nous ne s'acquittera de la tâche que nous rêvons.

Les hommes les plus heureux et les mieux servis sont ceux qui se passent de domestiques. Le moyen, il est vrai, n'est pas apprécié de tout le monde.

Alphonse Karr avait un serviteur nègre qui ne lui donnait pas entière satisfaction et se plaignait que la maison fût « trop lourde ». Chaque fois qu'un ordre lui était envoyé, une commission prescrite, il grognait, geignait, jérémiadait. Impatienté, l'auteur des Guêpes lui dit un jour par sarcasme : « Si tu ne peux faire ton service seul, prends un domestique ! »

À quelques jours de là, le nègre se plante devant son maître, épanouissant largement ses dents blanches dans un rictus formidable. « Eh bien ! qu'y a-t-il ? — Il y a que j'ai trouvé mon affaire. — Quelle affaire ? — Mon domestique ! » Alphonse Karr rit jaune, il était pris, mais comptait se rattraper avec un service supérieurement soigné. Erreur ! Le noir ne faisait plus rien du tout ; il commandait au blanc jusqu'au nettoyage de ses propres chassures, à lui nègre.

Le blanc finit par se lasser de cette domesticité à rebours et ne fit plus rien à son tour ; le noir le gourmandait, l'injuriait et n'obtenait rien, moins que rien ; il finit par le congédier.

Le lendemain, Alphonse Karr, ayant une lettre pressée à porter, dit à son nègre : « Tiens, donne vite cela à ton domestique et il se dépêche ! — Je porterai moi-même cette lettre. — Et pourquoi ? — Parce que je l'ai chassé ! — L'as-tu remplacé au moins ? — Ah ! Monsieur, il n'y a pas de danger ! j'aime mieux faire mon service seul. Croyez-moi : on n'est jamais si bien servi que par même. »


1 [GGJ] Le texte de Benjamin Franklin se trouve dans The way to wealth : « If you would have your business done, go ; if not, send. And again. //He that by the plough would thrive,//Himself must either hold or drive. »
2 La Fontaine, L'Alouette et ses petits avec le Maître d'un champ, livre IV, fable 22.
3 La Fontaine, L'oeil du Maître, livre IV, fable 21.


Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

Préface

Préface

... La forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le coeur des mortels !

a dit un poète1.

Bien des villes changèrent d'aspect ou de forme, beaucoup disparurent complètement depuis la première ; mais les hommes, depuis leur venue au monde, conservèrent impitoyablement mêmes instincts, mêmes appétits, mêmes désirs, mêmes joies, mêmes douleurs.

De tous temps et dans tous pays les impressions physiques et morales de l'humanité n'ont pas varié ; douces ou pénibles, gaies ou tristes, elles se sont reproduites, sans discontinuer, semblables ou identiques.

Les mêmes effets constatés, on fut graduellement amené à en rechercher les causes que l'on reconnut invariablement pareilles à elles-mêmes.

Qu'il s'agisse de phénomènes révélés par la Vue, l'Ouïe, le Goût, le Sommeil ;

Que la nécessité de pourvoir à sa subsistance ait provoqué le Travail, amenant avec soi la Propriété, puis la Richesse, celle-ci éveillant à son tour le désir de l'accroître encore, fût-ce par le Jeu ;

Que le côté moral intervienne et développe l'Orgueil, la Fierté et la Modestie ;

Que l'Expérience entraîne la Prudence à sa suite ;

Que la Charité soit une vertu, et l'Espérance une consolation ;

Quels que soient ces impressions, ces sensations ou ces sentiments, constamment renouvelés, mais jamais nouveaux, puisque déjà connus ou éprouvés ; quelle qu'en soit la cause ou l'origine, l'homme a, dès le début, éprouvé le besoin d'en fixer le souvenir.

Quand, à l'aide du langage, il parvint à exprimer sa pensée, il se complut à résumer peu à peu ses premières observations ; les proverbes avaient pris naissance.

Il en fait l'application à lui-même pour ce qu'il voit, entend, ressent ou rêve ; à autrui quand il commence à vivre en société.

Par cela seul que les proverbes énoncent des vérités de chaque jour, de chaque instant, leur alliance avec, la morale est toute naturelle ; ils tendent au même but : instruire l'homme et l'améliorer,

L'Ecclésiaste disait, il y a trois mille ans :

« Le sage tâchera de pénétrer dans le secret des proverbes et se nourrira de ce qu'il y a de caché dans les paraboles. »

Il n'est donc pas surprenant qu'à l'Ecclésiaste et au Livre de la Sagesse Salomon ait ajouté celui des Proverbes qui, sous forme de sentences morales et philosophiques, trace des règles de conduite pour toutes les circonstances de la vie.

Cinq à six siècles plus tard, les penseurs de l'antiquité, Socrate, Platon, Aristote, Théophraste, pour ne citer que les plus fameux, ne craignirent pas d'imiter l'exemple du grand Salomon ; leurs leçons, leurs discours, leurs écrits s'émaillèrent de maximes, de préceptes et de conseils, empruntant la forme proverbiale qu'ils regardaient comme inspirée parles divinités ;

Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu2

N'est-ce pas de cette façon que s'exprimaient les prêtres d'alors ; n'usait-on pas de ce procédé pour rendre les oracles?

Au moyen âge, nous trouvons les proverbes fort goûtés, appréciés, commentés par les savants ; Erasme les considérait comme le « compendium des vérités humaines » résumant la « sagesse des nations ».

Et maintenant, comment ces proverbes, dont l'origine est si lointaine, — puisqu'elle a le droit de se dire contemporaine du langage, — comment ont-ils pu se perpétuer et devenir immortels?

De prime abord, la tradition orale suffit à les empêcher de tomber dans l'oubli ; commençant par être transmis de bouche en bouche, ils passent d'une génération à la suivante, d'un peuple au peuple voisin, jusqu'au jour où, la civilisation et la science aidant, les philosophes s'ingénièrent à les condenser dans une formule concise dont le sens précis et clair frappa les intelligences et se grava dans les esprits.

Pour ne parler que des nôtres, ceux de France, qui nous tiennent plus directement au coeur, les troubadours les colportèrent de ville en ville, de campagne eu campagne ; puis les poètes les ont rimés ; les prosateurs leur donnèrent un tour particulier, une sorte de rythme qui en firent « une prose cadencée ou des manières de vers libres ». Rimes, prose cadencée, vers libres, autant de moyens favorables à faciliter le souvenir des mots et, par suite, de la pensée.

Beaucoup de ceux arrivés jusqu'à nous portent cette empreinte caractéristique ; et l'on peut observer que bon nombre sont devenus tels, parce que les vérités qu'ils énoncent ont trouvé place sous la plume des poètes.

Pour avoir exprimé leur pensée dans le langage des Muses, les Molière, les La Fontaine, les Regnard, les Boileau ont vu leurs vers

... passant du peuple aux princes,
Charmer également la ville et les provinces ;
Et par le prompt effet d'un sel réjouissant
Devenir quelquefois proverbes en naissant3.

C'est que la rime donne du charme et de la grâce a l'idée qu'exprime le vers ; celui-ci est une mélodie qui vous berce, vous captive, vous transporte et vous enivre tour à tour ; séduit par elle nous nous sommes laissé aller à de nombreuses citations en vers, au cours de cet ouvrage, partageant le goût du poète :

J'aime surtout les vers, cette langue immortelle.
C'est peut-être un blasphème et je le dis tout bas ;
Mais je l'aime à la rage. Elle a cela pour elle
Que les sots d'aucun temps n'en ont pu faire cas,
Qu'elle nous vient de Dieu, - qu'elle est limpide et belle,
Que le monde l'entend et ne la parle pas4.

Aussi bien, les réflexions qui suivent et qui nous ont été inspirées par les proverbes qu'elles commentent, peuvent ne pas être lues couramment, sans aucun arrêt ni interruption, comme on serait tenté de le faire pour une histoire, une nouvelle, un conte, un roman. Il est loisible de feuilleter le volume à son temps, à son heure, de le laisser et le reprendre.

Eh ! depuis quand un livre est-il donc autre chose
Que le rêve d'un jour qu'on raconte un instant ;
Un oiseau qui gazouille et s'envole ; - une rose
Qu'on respire et qu'on jette, et qui meurt en tombant ; -
Un ami qu'on aborde, avec lequel on cause,
Moitié lui répondant et moitié l'écoutant5?

Nous n'avons eu d'autre dessein que de distraire un instant avec l'espoir cependant qu'on retirera quelque fruit de celle lecture, cherchant à suivre en cela le précepte du vieil Horace :

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci6,
« C'est mériter le prix
Que de savoir mêler l'utile à l'agréable. »

Avons-nous atteint le but ? Loin de nous cette prétention ! Nous serions heureux d'avoir réussi tout au moins à nous en approcher.

E. G.


1[GGJ] Il s'agit de Baudelaire dans Les Fleurs du mal.
2 Victor Hugo, Réponse à un acte d'accusation.
3 Boileau, Épître X. A. ses vers, vers 9 à 12.
4 Alfred de Musset, Namouna. Chant II, 2e strophe.
5 Alfred de Musset, Namouna. Chant II, 7e strophe.
6 Horace, Ars poetica, vers 343.


Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

< 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 >