Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

dimanche 1 avril 2012

Miette 28 : À demain les affaires

Le travail

À demain les affaires.
(Cras seria.)

Sommaire. - Maxime orientale. - Franklin moraliste. - Thème à variations. - Comédie qui finit bien. - Jamais plus tard, toujours tout de suite. - Un courrier dans un festin. - Le jour se lève, les conjurés en font autant. - À quoi tient le succès d'un mot.

Une maxime orientale prescrit de ne pas remettre à demain la bonne action que vous pouvez faire aujourd'hui.

Franklin, dont la réputation de physicien est universelle, était également un grand moraliste et a reproduit le m^sms conseil sous diverses formes :

« Travaillez aujourd'hui, car vous ne savez pas tous les obstacles que vous rencontrerez demain. »

« Labourez tandis que les paresseux dorment, et vous aurez du blé à vendre et à garder. »

« Puisque tu n'es pas sûr d'une minute, ne perds pas une minute. »

C'est un thème sur lequel on peut broder des variations à l'infini et qui toutes reviennent à dire que ce qui est fait, est fait et qu'il ne faut jamais remettre au lendemain ce que l'on peut faire la veille. Pour cela il importe de ne pas se laisser aller à l'apathie, à l'inertie, aux plaisirs : il faut avoir de la volonté.

Une pièce qui portait ce titre : La Volonté1 a été jouée, il y a quelque cinquante ans, à la Comédie Française; l'auteur voulait inculquer cette vérité dans l'espril des masses. Y a-t-il réussi ? Je ne sais; mais le but était louable et l'effort récompensé tout au moins à la fin de la comédie.

Au jeune homme qu'il s'agissait de convertir on demandait à quel moment il comptait mettre à exécution ses belles promesses :

« Quand ? demain ? » et sans hésiter il répondait : « Non, mon oncle, aujourd'hui ! »

On ne pouvait demander mieux.

Combien se repentent de n'avoir pas agi de même et d'avoir renvoyé à plus tard ce qu'ils auraient pu et dû faire immédiatement.

« Jamais plus tard, toujours tout de suite», devrait être la devise de chacun.

S'il avait obéi à cette sage recommandation, Archias, tyran de Thèbes, eût épargné sa vie et celle de ses amis.

Pendant qu'ils s'adonnaient ensemble à la joie d'un festin, un courrier lui apporte une lettre en le pressant de la lire sans plus tarder, car elle contenait « des affaires sérieuses » (seria) de la plus grande importance. Archias, ne songeant qu'au plaisir, estimant que :

Rien ne doit déranger l'honnête homme qui dîne.2

rejeta la missive en s'écriant : « Cras seria : à demain les choses sérieuses ! »

La lettre dévoilait un complot sur le point d'éclater. Le jour naissait à peine que les conjurés firent irruption dans la salle sous des vêtements de femmes et poignardèrent le tyran et ceux qui l'entouraient.

Cet événement qui amena l'affranchissement de la Béotie eut un grand retentissement dans toute la Grèce ; ils fit la fortune de : Cras seria.

Profitez de la leçon. Bien qu'elle remonte à une époque fort lointaine, elle n'en perd aucune de ses qualités :

C'est un mot à blasmer « A demain les affaires ! »
On sçait qu'il a cousté bien cher à son auteur.
Un moment négligé nous cause long malheur ;
Qui le ménage bien se tire de misères.3


1 La Volonté, de M. J. Du Boys, représentée le 31 août 1864.
2 J. Berchoux, La Gastronomie, chant III.
3 Jean Bachot, début du XVIIe siècle.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

samedi 31 mars 2012

Chemin faisant, page 95

Ce qu'il y a toujours de plus incontestablement vrai dans l'intérêt qu'on nous montre, c'est le nez de la curiosité.

Il y a des mots qui ordonnent, qui tranchent, qui coupent; d'autres qui font l'effet de lanières sur le coeur humain.

C'est une infériorité du blason que de ne pouvoir être comme l'or vérifié par le titre.

Que de femmes on mettrait bien en pantalon, et que d'hommes en jupon !

Oh! les belles heures, où l'âme est jeune, où le coeur est libre, où l'esprit est frais comme un bouton entr'ouvert ! Aucune poussière ne s'est montrée sur la route, aucune ride sur la joue de l'espérance ; la joie carillonne dans l'air, et la confiance bat de l'aile avec défi.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

vendredi 30 mars 2012

Un principe est plus fort qu'une passion

« On doit pouvoir essayer des idées pendant qu'on les pense. »

Voyez cette extraodinaire conférence donnée par Bret Victor.

Bret Victor - Inventing on Principle from CUSEC on Vimeo.

Un grand merci à Olivier Lafleur qui m'a gentiment suggéré son visionnement. Je n'ai rien vu d'aussi fort depuis bien longtemps !

Chemin faisant, page 94

Les gens ruinés sont comme les malades, ils n'intéressent pas tous au même titre : ne pas confondre prodigalités et revers.

Jouir seul est presque aussi difficile que souffrir seul : pauvre humanité !

On jouit de sa liberté sans s'en servir.

Les regrets font-ils marcher plus lentement le corbillard et le mort en est-il moins cahoté ?

Il y a de la cruauté à tenter l'ancien coupable.

Ce n'est qu'au retour de Capoue qu'on peut se dire vertueux.

On a de la désinvolture dans l'esprit comme dans le corps.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

Miette 27: Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras

Le travail

Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras.

Sommaire. - Prudente recommandation. - La mer séduit le berger. - Sagesse du pêcheur. - Le choix d'un mari. - Sottise du loup. - Écoutez La Fontaine. - Deux vers qui ne sont pas du fabuliste.

La raison, le bon sens, la réflexion, l'expérience nous conseillent de nous contenter de ce que nous possédons sans chercher à vouloir trop gagner.

Bien peu d'entre nous cependant ont l'habileté de se conformer à ce sage précepte.

Il faut croire que la chose est difficile; La Fontaine en avait certes le sentiment, car il a tenu à reproduire la même recommandation dans une demi-douzaine de ses fables.

Il nous montre un berger séduit une première fois par l'attrait de la mer, qui lui ravit tous ses biens dans un naufrage1, et ne s'y laissa pas prendre une seconde fois.

Ses félicitations vont droit au pêcheur, sourd aux doléances du carpillon qu'il met sans hésiter dans sa gibecière2, en disant :

Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l'auras
L'un est sûr, l'autre ne l'est pas.

Il engage la jeune fille à ne pas se montrer trop difficile dans le choix d'un mari, dans la crainte de

Se trouver à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.3

Ses moqueries vont à

Certain loup aussi sot que le pêcheur fut sage,

et qui s'en rapporta aux propos d'un chien le priant de venir le reprendre quand il aurait engraissé.4

Après nous avoir conté les mésaventures du héron, il ajoute :

Ne soyons pas si difficiles,
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner,
Surtout quand vous avez à peu près votre compte.5

Ecoutez La Fontaine, écoutez-le et croyez-le ; ne soyez pas trop gourmands. Autrement vous courez le risque de ne trouver à votre tour pour tout potage qu'un limaçon,

Repas frugal
Triste régal.

Ces deux derniers vers ne sont pas de lui.


1 Le Berger et la Mer, livre IV, fable 2.
2 Le petit Poisson et le Pêcheur, livre V, fable 3.
3 La Fille, livre VII, fable 5.
4 Le Loup et le Chien maigre, livre IX, fable 10.
5 Le Héron, livre VII, fable 4.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

jeudi 29 mars 2012

Chemin faisant, page 93

Laissons venir les ans, comme Notre-Seigneur laissait venir à lui les petits enfants.

Partout où je vois le bon sens, je me sens en sûreté.

Tous les témoignages ne nous flattent pas, toutes les parures ne nous vont pas.

L'observateur est comme l'armateur : tous les voyages ne l'enrichissent pas.

De vieux yeux avides, de vieilles mains cramponnantes, de vieilles soifs haletantes, je ne sache rien de plus odieux.

On n'est pas plus sûr de trouver la simplicité derrière une fille pauvre que le bonheur derrière une fille riche.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

mercredi 28 mars 2012

Stiegler et le marketing

« [...] L’écriture se produit aujourd’hui à la vitesse de la lumière par l’intermédiaire d’une machine. Mais c’est toujours de l’écriture. Qu’est-ce qu’une université ? En fait, l’Université, qui est apparue au début du XIXe siècle en Europe, vient de l’Académie au sens de Platon. L’Université, appelons-la le monde académique, qu’est-ce que c’est ? C’est ce qui transforme le caractère empoisonnant de l’écriture en quelque chose de bénéfique. « On dit qu’avec l’écriture, les sophistes ont détruit la vie collective, et bien moi, répond Platon, je vais faire une école, que j’appellerai l’Académie, qui produit des livres, des manuels, et je fais en sorte que l’écriture soit mise au service des mathématiques, du droit et de la philosophie. » C’est ce qu’il faut faire aujourd’hui. On nous dit que cela va se faire par le marché, mais le marché, il ne faut pas y compter. Le marché, ce sont les sophistes.
Les profs ne sont pas armés intellectuellement pour suivre notre vie technicisée, ils n’ont actuellement aucune critique là-dessus. Il faut donc repenser en totalité l’Université. Il faut surtout comprendre que le numérique est en train de faire exploser ce qui est à la base de l’Université du XIXe siècle. Il faut repenser tout cela. En totalité. En fait, l’informatique est absolument partout, et on n’enseigne pas ça à l’école. On ne l’a pas même enseigné aux profs. Alors ils ne sont pas intellectuellement armés pour faire face à une génération bardée de smart phones, de caméras, de transformateurs. Il n’y a aucune réflexion sur ces changements, ni en France ni en Europe. »
Bernard Stiegler, Le marketing détruit tous les outils du savoir.

Chemin faisant, page 92

On jouit plus de son luxe quand on sent qu'il ne vous est pas indispensable.

L'homme qui croit entre en intimité avec son Dieu.

Qu'il y a de puissance dans un regard, de mystère dans un sourire, d'amertume dans une larme !

Le tact a la prudence de l'aïeul et la sensibilité de l'enfant.

Des yeux secs sont souvent plus navrants à voir que des yeux pleins de larmes.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

mardi 27 mars 2012

Chemin faisant, page 91

Une chose très pénible à constater quand on a beaucoup souffert, c'est d'avoir perdu de sa pitié.

La magie des mots a fait autant que la puissance de la logique.

Faire le tour d'un esprit c'est quelquefois plus difficile que de faire le tour du monde.

Je n'aime pas plus les roses déformées par la culture que je n'aime les jeunes filles émancipées par la société.

Pour dominer une position il faut être fort; pour dominer un homme, ce n'est pas nécessaire.

Tout s'apprend, surtout l'art de vivre.

Le désir qu'une veuve exprime de se remarier ne devrait pas plus se dire qu'un secret de cabinet de toilette.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

lundi 26 mars 2012

Chemin faisant, page 90

Il ne faut rien aimer, même son pays, plus que son honneur.

Il est aussi antipathique de penser avec certaines gens que de se laisser embrasser par certaines lèvres.

Un coeur tendre a toujours besoin d'adoption.

La mort se met en route tous les matins et tous les soirs, et comme tout se gare à son approche, elle n'a jamais de retard.

De même que les oiseaux aiment tout ce qui chante, les serpents aiment tout ce qui rampe, les loups tout ce qui hurle.

La souffrance est une pourpre pour le saint.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

Études : Collection H. Mattison (25 - 30)

Études 25 - 30 de Herman Mattison
Les diagrammes sont cliquables.


25. Latvia Sport
1922
+
image1
26. Latvia Sport
1922
=
image1
27. Rigaer Nachrichten
1922
+
image1
28. Rigaer Nachrichten
1922
=
image1
29. Schweizerische Schachzeitung
1923
=
image1
30. Ilustrets Zurnals
1923
=
image1

Un grand merci au superbe script PGN-VIEWER trouvé sur Chess Tempo.

dimanche 25 mars 2012

Miette 26: Après la pluie, le beau temps

Le temps

Après la pluie, le beau temps.

Sommaire. — La mère de l'ennui. — Variété des perturbations atmosphériques. — Équitable distribution. — Passage nécessaire. — L'ordre fatal.

L'ennui naquit un jour de l'uniformité.1

Dans sa sollicitude maternelle envers les humains, Dame Nature a, pour les désennuyer, organisé la variété des perturbations atmosphériques. Ne voulant pas que nous soyons constamment trempés ni indéfiniment rôtis, elle nous a équitablement distribué les ondées et les rayons de soleil. Ce qui a fait dire qu'après la pluie le beau temps faisait son apparition : Post nubila, Phaebus : « Après les nuages, Phébus », dieu du jour et du soleil :

On voit après l'épais nuage
De Phébus le riant visage.

Aussi bien rien n'est éternel en ce bas monde, ni la joie, ni la douleur, et, comme l'a dit Quinault2 :

Il faut passer par les peines
Pour arriver aux plaisirs.

Nous pouvons donc conclure avec le spirituel auteur de La Métromanie :3

Tel est, tel fut l'ordre fatal
Qu'ici-bas tout change et varie,
Tantôt en bien, tantôt en mal.
Selon ce décret général,
Après santé vient maladie,
Après sombre hiver, gai printemps,
Après joli temps, triste pluie,
Après celle-ci, le beau temps.


1 Lamotte, Les Amis trop d'accord, fable.
2 [GGJ] Dans Thésée.
3 Piron.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

< 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 >