Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

jeudi 18 avril 2013

Miette 91 : Tenir l'anguille par la queue

L'espérance

Tenir l'anguille par la queue.

Sommaire. - Proverbe espagnol. - Jeux et fêtes de village. - Tout finit par un plongeon.

La peau de l'anguille est extraordinairement glissante ; morte, on a de la peine à la tenir dans la main; vivante et frétillante, la difficulté augmente encore ; la saisit-on seulement par la queue, il devient presque impossible de la garder.

En Espagne : « Qui prend l'anguille par la queue et la femme par la parole peut bien dire qu'il ne tient rien du tout ».

Sans poursuivre cette moqueuse comparaison qui a traversé les Pyrénées pour venir en France, nous considérons qu'entreprendre une affaire manquant de certitude et n'inspirant pas confiance, c'est tenir l'anguille par la queue.

Cette propriété glissante de la peau d'anguille a inspiré les organisateurs de fêtes villageoises où fleurissent déjà les courses en sac, le jeu des ciseaux pour les demoiselles, la chasse au canard et autres divertissements.

Ils ont imaginé la pêche à l'anguille. Dans une petite rivière ou dans un port de mer, on place au milieu de l'eau un mât auquel on a suspendu par la tête une anguille, la queue se trouvant à une faible distance au-dessus de l'eau.

Les concurrents à la matelote, en costume de bain, se jettent à la nage : arrivés à l'anguille, ils doivent donner un petit coup de reins pour atteindre l'animal par la queue; généralement elle leur glisse dans la main, et les nageurs se contentent d'un éclaboussant plongeon qui met en joie l'assistance. Rarement les « pêcheurs » ne reviennent pas bredouille ; leur bonne volonté et leurs efforts ont fait passer un bon moment aux nombreux spectateurs témoins de leur déconvenue. On est toujours si heureux des mésaventures d'autrui !

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

De toutes les Paroisses, page 227

Ah! que nos défauts aiment à en rencontrer de semblables !

La vulgarité gagne facilement ce qu'elle approche.

On s'accuse, oui, mais, repentant, en même temps on s'excuse.

Tout ce qui est éphémère est bruyant.

L'éloge intoxique.

Ceux qui sont restés naïfs restent jeunes, les ans les respectent.

Le devoir accompli laisse une fraîcheur qui dure.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

mercredi 17 avril 2013

Miette 90 : Avoir son dada

L'espérance

Avoir son dada.

Sommaire. - Vraie peau, vrai poil, vraies plumes. - Le cheval de notre enfance. - Chaque âge a ses désirs.

Aujourd'hui que les enfants reçoivent comme jouets des animaux en vraie peau, en vrai poil, en véritables plumes, ils ne connaissent pas le dada qui avait charmé leurs pères. Ce dada avait la prétention de représenter un cheval ; il était tout en bois, taillé à coups de serpe, peint de couleur rouge sang de boeuf; ; une crinière noire, hirsute, dure comme une brosse de chiendent, surmontait son encolure; des crins noirs, longs et rares, formaient la queue ; comme harnachement une petite lanière en cuir mince clouée à chaque coin de la bouche, un mesquin bout d'étoffe criarde représentant la selle. Pour assurer la solidité de cette réduction du cheval de Troie, et être bien certain qu'il se maintienne sur ses quatre jambes, celles-ci étaient fixées sur une planchette verte bordée d'un filet écarlate.

Que c'était beau! Oui, c'était beau, sinon le jouet en lui-même, mais l'âge, la naïveté que l'on avait alors.

Quelle joie à l'arrivée du dada ! On ne le quittait pas, on lui donnait de l'avoine, on lui apportait un seau d'eau, tout cela en effigie, bien entendu, « pour rire » ; puis on montait dessus, à dada; on en descendait; on le reconduisait à l'écurie pour l'en ressortir aussitôt et recommencer toute la sainte journée ; on en perdait le boire et le manger ; on y pensait le jour; on y rêvait la nuit. C'était une obsession, le dada comblait tous les désirs, il n'y avait rien au-dessus d'un dada!

Quand on a grandi, le dada en bois a été remplacé par bien d'autres dadas, augmentant graduellement d'importance et de prix, pour en arriver dans l'âge mûr à prendre des proportions inattendues.

Tout homme, toute femme désire une chose, sinon plusieurs, par-dessus toute autre ; les femmes une robe, un bijou ; les hommes une place, un ruban, oh! oui, un ruban! Pauvre petit bout de ruban, violet, rouge ou multicolore, que de platitudes, que de bassesses, que de vilenies on commet en ton nom ! Place, bijou, robe, ruban, qui n'a pas son dada ?

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

De toutes les Paroisses, page 226

Il est des esprits qui ne vivent que de soupçons, comme il est des gens qui ne vivent que de contrebande.

L'ami nous répète tout le mal qu'on a dit de nous, par amitié.

Quand on n'a plus envie des choses, comme on en est généreux !

C'est beau de voir le pré se r'habiller à neuf. Est-ce aussi beau de voir se consoler le veuf?

Ce n'est que par l'ironie que certains esprits connaissent la gaîté, gaîté un peu triste comme la lumière d'une lampe.

Ce n'est pas d'écrire comme celui-ci ou comme celui-là; c'est d'avoir sa propre patte.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

mardi 16 avril 2013

Miette 89 : Tout vient à point à qui sait attendre

L'espérance

Tout vient à point à qui sait attendre.

Sommaire. - Ne pas perdre courage. - La science des occasions. - Réflexions coordonnées. - Trop de hâte. - Surprises réservées à la patience. - Fourmis, castors et souris.

« Je prierai le lecteur, dit Henri Estienne, de considérer comment nous pouvons faire notre profit de ce proverbe, en l'alléguant à celui qui n'aura pas eu la patience d'attendre jusqu'à la fin, mais aura perdu courage. Et nommément pour les attendans de la cour cette leçon est fort bonne, que ce n'est pas bien attendre si on n'attend jusques à la fin ; sinon au cas qu'ils voyent que cette fin ne prenne aucune fin. »1

Bossuet va plus loin :

« La science des occasions et des temps est la principale partie des affaires. Il faudrait transcrire toutes les histoires saintes et profanes pour savoir ce que peuvent dans les affaires les temps et les contre-temps. Précipiter ses affaires, c'est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de s'empresser dans l'exécution de ses desseins, parce qu'elle dépend des occasions. »

Il développait alors ces paroles de l'Ecclésiaste (ch. III, v. 1) :

Omnibus hora certa est, et tempus suum cuilibet coepto sub coelis.

« Il y a pour tout un moment fixé, et chaque entreprise a son temps marqué sous les cieux. »

De ces réflexions coordonnées découle la conclusion de ne rien précipiter, de donner à chaque chose le temps qui lui revient de droit, autrement on s'apercevra à ses dépens que :

Le temps respecte peu ce que l'on fait sans lui,

ou bien en plus vieux français :

Qui trop se haste, en beau chemin se fourvoye,

et, sans peine, la conviction viendra que l'on n'a pas trop longtemps attendu si, grâce à cette attente, on est parvenu à ses fins ; on proclamera à son tour cette vérité :

Qui bien attend ne surattend.

Si la patience réserve de douces surprises, on n'est pas moins récompensé d'être persévérant dans ses projets et dans ses actions. Croyez-en Confucius :

« La constance peut avancer lentement, mais elle n'interrompt jamais l'ouvrage qu'elle a commencé et produit de grandes choses. Apportez chaque jour une corbeille de terre, vous ferez enfin une montagne. »

Nous avons de cette vérité une confirmation dans le règne animal, ne fût-ce qu'avec les fourmis et les castors.

« Ayez la volonté et la persévérance, nous dit Franklin, et vous ferez merveille. - L'eau qui tombe goutte à goutte parvient à consommer la pierre; avec du travail et de la patience une souris coupe un câble, et de petits coups répétés abattent de grands chênes. » ,

1 Traité de la précellence du langage françois.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

De toutes les Paroisses, page 225

On peut être très modeste et connaître l'avantage de la belle situation que l'on possède.

Le flirt est une des allumettes de la coquetterie.

La plus belle expression de l'homme, c'est le courage.

Les compliments ne font que confirmer ce que nous pensions de nous-mêmes.

Dites à une femme qu'elle a les plus beaux yeux de la terre ; pour tout étonnement, elle vous répondra qu'elle a aussi de belles épaules.

L'être susceptible s'ébrèche comme la porcelaine, à chaque contact.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

lundi 15 avril 2013

2013.15

Le jeu d'échecs est si profond que parfois on s'y sent tout simplement perdu.
Vladimir Kramnik



À Buckingham


La neige d'avril

Dans les années quatre-vingt, lors d’une tardive tempête de neige d’avril, un citoyen interrogea le maire Réginald Scullion (Dieu ait son âme !) sur sa décision de ne pas envoyer les déneigeuses déblayer les rues et trottoirs. Il répondit dans son accent anglophone caractéristique :

«Mon ami, sache que le Bon Dieu l’a amenée ; le Bon Dieu va la rapporter.»

Lianes

Les bouquins de Fantasio, le blogue qui vous fait acheter des livres.
Un point pour chacun d'entre nous.
Sept bonnes raisons pour s’opposer au cours Éthique et culture religieuse.
Papert sur la distinction entre les mathématiques et les mathématiques scolaires.


Weight Watchers

Toujours en perte de poids, mais un peu au ralenti. Encore quelques livres, et je devrai m'acheter de nouveaux vêtements.

Retour

J'ai relu mon billet 2007, l'école et les TIC. 6 ans plus tard, à part quelques bébelles (tablettes, TBI, smartphones), pas de changements. Le scolaire ne comprend pas que l'important au regard des tic, c'est que ce soit L'ÉLÈVE qui manipule tout le temps les outils.
Inspiré par cette relecture, j'ai écrit quelques gazouillis :
  • À quand un véritable débat sur l'échec de l'intégration des TIC au secondaire? (Bien sûr, faut définir «intégration»...)
  • J'estime à 99% la proportion d'élèves du niveau secondaire qui, en cadre scolaire, n'utilisent presque jamais les TIC pour créer.
  • À l'école en 2013, où sont les élèves qui se servent des TIC pour amplifier leurs pensées et pas seulement consommer des données?


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Échecs

9.5/16, c'est mon score au Championnat Blitz de l'Outaouais. C'est beaucoup mieux que mes deux précédents tournois et j'estime que c'est surtout parce qu'on jouait avec une incrémentation de 2 secondes. Au premier tournoi, on jouait avec 5 minutes sans incrémentation. Au second, il y avait un délai non cumulable de 2 secondes avant de jouer. À mon avis, jouer avec incrémentation est beaucoup plus intéressant n'ajoutant, au pire, que quelques minutes à chaque partie.


Extrait d'une entrevue accordée par Kramnik après son match contre P. Leko en 2004.

Kramnik: [...] the more you penetrate into the things, the less you can understand them. Chess is a good example here. When you begin to understand a game of chess in its full depth, you find that certain rules become blurred. Suddenly you feel that one needs to create a little space here and attack there. But why it is like that, you don’t know. To play according to textbooks is fine, up to a certain level. Perhaps up to master level, but not to grandmasters. At this level you have to feel the game. It comes to you.
Spiegel Online: How does that feel?
Kramnik: At some stage you feel you are the master of a game. Sometimes you do not have to think that much. You ponder some of the details, but the greater strategy simply comes to you in certain situation. It is astonishing. I like things you cannot touch.
Spiegel Online: Does that compensate for the sacrifices you must make?
Kramnik: Easily. When you master a brilliant game, which will appear in chess books for hundreds of years and when your hand simply makes the next move intuitively….., that is a marvellous feeling.
Spiegel Online: Are you a genius?
Kramnik: I am pretty talented.
Spiegel Online: Once again so modest.
Kramnik: You know, sometimes I think I have understood a position, but after a couple of years I realize that I have understood nothing. That is what is so mysterious and fascinating about chess. You have a board with 64 squares, and it is so deep that not even ten Kramniks can know which is the best move. Sometimes you simply feel lost. You cannot feel the ground.
Spiegel Online: Are you afraid of the depth?
Kramnik: It is sometimes painful. You simply cannot reach the ground. This ground or call it final truth, if it exists at all, is not of humans.



Miette 88 : Il ne faut pas jeter le manche après la cognée

L'espérance

Il ne faut pas jeter le manche après la cognée.

Sommaire. - Montagne, forêt, torrent. - Truites en sureté. - Les victoires du bûcheron. - Le géant des forêts. - Lutte ardente. - Le triomphe est certain. - Tout est perdu ! - Rage et désespoir. - Calme et Sang-froid. - Fac et spera, Espérez!

Haute est la montagne, abrupte, escarpée; les sentiers qui sillonnent les pentes sont tortueux, rocailleux, pénibles à gravir. Sur les cimes s'étend une forêt magnifique aux arbres grandioses : chênes altiers à la rugueuse écorce ; hêtres droits au tronc lisse cil, poli s'élançant fièrement vers le ciel comme les gigantesques colonnes d'un temple égyptien ; pins immenses au feuillage sombre et sévère, toujours verdoyant pendant les rigueurs de l'hiver aussi bien qu'aux rayons du soleil d'été. Les plus grandes futaies dominent d'impétueux torrents à une profondeur insondable ; le regard seul y pénètre pour apercevoir dans le ravin l'eau bouillonnant sur les pierres, ou jaillissant en écume de rocher en rocher avec un bruit formidable reproduit par de nombreux échos ; seules les truites osent l'affronter, se complaisant à en remonter le cours sans crainte d'être prises, se sentant à l'abri de l'approche des humains.

Le site est pittoresque, séduisant par son aspect farouche et sauvage ; combien plus attirant encore par les ressources que rapporteront ces arbres énormes dont le prix amplement rémunérateur récompensera largement la peine qu'on aura prise d'aller les chercher et lés abattre.

À ce dur labeur un solide bûcheron consacrait son existence, encouragé par un gain assuré et bien mérité. Son habileté était grande, secondée par une vigueur peu commune. Chênes, hêtres, sapins, les plus forts, les plus élevés, les plus vénérables tombaient sous son impitoyable et vaillante cognée; aucun ne résistait à ses persévérants efforts.

Cependant, l'un d'eux, un seul, avait jusqu'alors trouvé grâce au milieu de ces hécatombes, bien qu'excitant depuis longtemps sa convoitise. Celui-là était plus bel encore que les plus beaux frappés de la hache exterminatrice ; c'était un chêne immense que les siècles avaient respecté, allant se perdre dans les nues ; trois hommes, la main dans la main, avaient peine à l'embrasser. Si notre Sylvain n'avait pas encore attaqué et jeté bas comme les autres

Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts1,

la raison n'était pas la crainte d'une lutte avec ce géant des forêts; mais, placé au bord extrême de la montagne, au-dessus du précipice, l'accès en était dangereux, impossible pour ainsi dire à tenter. La difficulté de l'entreprise et l'attrait de la réussite sont deux puissants aiguillons pour notre hardi bûcheron, vétéran de la victoire. Bravant le péril, il se décide, prend son courage et sa cognée à deux mains et aborde résolument le majestueux adversaire. Les coups redoublés et lancés d'une main sûre et experte font entailles sur entailles qui volent en éclats; le fer pénètre jusqu'au coeur de l'arbre. Pendant plusieurs jours l'ardeur s'accroît, les obstacles redoutés s'évanouissent ; l'homme entrevoit la victoire définitive et triomphale. Il s'arrête un instant pour contempler son oeuvre, jouissant par avance d'un succès désormais certain. Encore un peu de courage, et c'est fait ! Il se remet à l'oeuvre pour le coup de grâce, quand, soudain, le fer de la cognée s'échappe et va rouler dans l'abîme ; il le voit au fond du ravin inaccessible ; aucun moyen de reprendre sa chère et valeureuse cognée, irrémédiablement perdue! De désespoir et de rage, il rejette le manche, qui va la rejoindre dans le torrent. Plus de cognée, plus de manche, plus rien! L'imprudent désarmé par lui-même se trouve réduit à l'impuissance. Avec un peu de calme et de réflexion, il aurait conservé ce manche, son compagnon fidèle, et lui aurait adapté un autre fer pour courir à de nouveaux exploits.

L'exemple du bûcheron montre qu'il ne faut pas rendre plus grande par dépit la perte qu'on vient d'éprouver; le malheur vient-il à nous frapper, ne restons pas accablés sous ses coups; recueillons-nous, envisageons la situation avec sang-froid; ne nous laissons pas aller au désespoir et recherchons avec placidité les moyens de remédier au mal. La colère est mauvaise conseillère.

Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.2

L'ouragan a-t-il passé sur vos récoltes, vos moissons sont-elles détruites, ne vous découragez pas. Et post malam segetem serendum est, nous dit Sénèque,

Il faut semer sans cesse après avoir semé.

L'infortune et la félicité se touchent ; c'est quand on se croit le plus malheureux que souvent on va cesser de l'être.

Aide-toi, le ciel t'aidera.3

S'aider, c'est ne pas s'abandonner, c'est avoir confiance dans les destins de la Providence. Fac et spera. Agis et espère!

Dans la souffrance
Qui vient encor nous secourir?
C'est l'espérance
En l'avenir;
Sans espérance
Mieux vaut mourir !4


1 La Fontaine, Le Chêne et le Roseau, livre I, fable 22.
2 La Fontaine, Le Lion et le Rat, livre II, fable 11.
3 La Fontaine, Le Charretier embourbé, livre VI, fable 18.
4 Halévy, L'Éclair, opéra comique. Acte III (1835).

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

De toutes les Paroisses, page 224

Tu pourras me salir, mais m'avilir, jamais.

Comme tous les gens délicats ont, d'une manière ou d'une autre, le besoin de s'acquitter!

Ne dévore pas la vie, vis-la.

Apprends à bien faire ce que tu n'aimes pas à faire.

Comme il y a peu de gens qui veuillent se fâcher avec la fortune !

On prospère aussi en bêtise.

Sois même sobre des choses permises.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

dimanche 14 avril 2013

Miette 87 : Charité bien ordonnée commence par soi-même

La charité

Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Sommaire. - L'ironie des mots. - Moi d'abord. - Égoïste et limaçon. - Bon coeur des artistes. - Le jaune pour les pauvres. - Plaisir bienfaisant. - La soeur de la prière. - Volupté de l'aumône.

Il y a une sorte d'ironie dans l'énoncé seul de ce proverbe. Ordinairement, qui dit charité, dit offrande ou don à autrui. Une charité qui n'a de bonne et belle ordonnance qu'à la condition de s'offrir d'abord à soi-même un cadeau, cela devient l'envers de la charité, le primo mihi : moi d'abord.

Omnes sibi melius esse malunt quam alteri.
Proximus sum egomet mihi.1
« On veut son bien avant de vouloir celui d'autrui.
On n'a pas de plus prochain que soi-même. »

Voilà bien la devise de l'égoïsme, l'un des plus vilains défauts que l'on ne saurait trop vigoureusement blâmer.

Arnault s'en est chargé de main de maître dans une de ses fables ingénieuses où il a poussé la satire jusqu'à ravaler au même niveau l'homme qui ne pense qu'à lui et... le limaçon !

Sans amis, comme sans famille,
Ici-bas vivre en étranger,
Se retirer dans sa coquille
Au signal du moindre danger.
S'aimer d'une amitié sans bornes ;
De soi seul emplir sa maison ;
En sortir, suivant la saison,
Pour faire à son prochain les cornes;
Signaler ses pas destructeurs
Par les traces les plus impures ;
Outrager les plus belles fleurs
Par ses baisers ou ses morsures;
Enfin, chez soi comme en prison,
Vieillir, de jour en jour plus triste,
C'est l'histoire de l'égoïste
Et celle du colimaçon.2

Fort heureusement, ce triste échantillon de l'espèce humaine est contre-balancé par nombre de personnes bonnes et généreuses, qui exercent la véritable charité, telle qu'elle doit être comprise. En cela, les artistes sont les premiers à donner l'exemple et parfois de façon très digne et très spirituelle.

L'un d'eux avait prêté gratuitement son concours à une représentation de bienfaisance. Pour le remercier, les organisateurs de la fête crurent devoir placer sous sa serviette, au banquet terminant la cérémonie, un oeuf dont l'enveloppe fragile se rompit tout à coup, laissant échapper quelques louis. « Ah ! Monsieur, dit joyeusement le comédien au président de la table, je suis touché de l'attention; mais excusez mon goût bizarre, dans l'oeuf je n'aime que le blanc, souffrez que je laisse le jaune pour les pauvres ! »

Cette charité est belle, bonne, réconfortante, c'est à celle-là que Désaugiers adressait ce joli couplet :

Hommage au talent qui console,
Qui, combattant la triste adversité,
Exploite notre humeur frivole
Au profit de l'humanité.
Thalie, au nom de l'indigence,
Voit ses enfants ici se réunir,
Et sur leurs pas, la bienfaisance
Accourt à l'appel du plaisir!3

C'est à celle-là que s'adressait Victor Hugo quand il disait :

Donnez riches! L'aumône est soeur de la prière.4

C'est encore celle-là qu'évoqua Lamartine :

L'or qu'au plaisir le riche apporte
Ne fait que glisser dans sa main ;
Le pauvre qui veille à la porte
Attend les miettes de ce pain.

Aux sons de nos harpes de fêtes,
Anges, unissez vos accents,
Car tous nos luxes sont des quêtes
Où l'art sollicite les sens.

Jouissez, heureux de la terre,
Dans ce temple à la charité !
Le plaisir est une prière
Et l'aumône une volupté.5


1 Térence.
2 Arnault, Le Colimaçon, livre I, fable 4.
3 Couplets impromptus, chantés à une représentation donnée au bénéfice d'une famille indigente.
4 « Pour les Pauvres » (1830), dans les Feuilles d'automne.
5 « Pour une quête », dans les Nouvelles Harmonies poétiques.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

De toutes les Paroisses, page 223

Certains êtres sont si bien placés près d'autres : les arrogants près de ceux qui savent répondre.

On pense en robe de chambre avec les intimes de sa pensée.

Le rire de complaisance n'est qu'une jolie grimace.

Il faut pouvoir respecter tous ceux que l'on fréquente.

Les uns en s'en allant emportent de notre coeur, les autres de notre poésie, ceux-ci de notre admiration, ceux-là de notre force, hélas!

L'incertain s'amuse de nous; il s'éloigne, il s'approche, il nous touche, il nous échappe, et notre coeur suit ces divers mouvements.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

samedi 13 avril 2013

De toutes les Paroisses, page 222

Ne crois jamais être à tes dernières larmes.

Vieillir sans croire, oh! quelle sombre nuit!

La souffrance honteuse, que nous sentons double par le coeur et l'amour-propre, Dieu sait toujours la récompenser.

Pour savoir bien dépenser, il faut que tu contentes ton âme, la mesure, ta situation et la générosité.

Répondre à la crainte par le mépris, c'est l'oeuvre du courage.

La parole gâchée, c'est du pain qu'on émiette.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

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