Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

dimanche 1 avril 2012

Pourrir ou mûrir ?

Depuis quelques semaines, un gros buzz sur le web consiste en cette expérience de «pourriture» du web mise en place par un enseignant Francais. J’ai lu plusieurs réactions et commentaires. Certains sont d’accord avec cet enseignant alors que d’autres sont tout simplement indignés par son comportement.

Je crois qu’il y a deux éléments à considérer ici.

1- L’expérience «Internet»
2 - L’expérience «pédagogique»

L’expérience Internet

Une conclusion semble être qu’Internet n’est pas une source fiable, qu’on y trouve n’importe quoi écrit par n’importe qui, et, donc, doit être regardé avec suspicion. Aussi, Internet empêcherait les élèves de penser par eux-mêmes.

Mais qu’est-ce qu’une source fiable ?

Prenons l’exemple du cas Laporte tel que je l’ai rapporté ici. Monsieur Laporte, dans La Presse nous dit que le mot orthographe peut maintenant s’écrire ortograffe. Et il prend bien la peine de nous dire que «je vous assure que l'on peut écrire ça comme ça maintenant.»

Pourtant, c’est tout faux. Nulle part, dans aucun document officiel traitant de la nouvelle orthographe, on trouve mention de ce fait. Je suis pourtant bien certain que plusieurs lecteurs du journaliste l’ont cru «sur parole». «Si c’est dans l’journal, ça doit êtr’vrai.» Et remarquez que le quotidien, d’après mes recherches, n’a jamais fait le correctif.

Curieusement, M. Laporte n’a pas donné sa référence qui aurait permis à ses lecteurs de se faire leur propre idée de la chose. Il s’est contenté de demander de lui faire confiance. Après tout, pourquoi ne devrait-on pas lui accorder cette confiance ?

Le cas Laporte est intéressant selon deux aspects. D’abord, a-t-il pollué le web en y laissant une fausse information ? Puis, est-on en droit que conclure que M. Laporte «écrit n’importe quoi ? » D’après moi, Stéphane Laporte n’a pas intentionnellement induit ses lecteurs en erreur. Il a sans doute répété une information qu’un ami, ami dans lequel il a certainement confiance, lui a transmise. C’est donc un cas classique où on croit «naïvement» une autre personne. En tant que journaliste, cependant, il aurait sans doute dû vérifier son information.

Sa crédibilité est-elle en doute ? C’est à vous de répondre. Pour moi, une opinion maquillée en fait demeure une opinion, qu’elle provienne d’un livre, d’un quotidien ou du web. Autrement dit, c’est au lecteur de vérifier les dires de l’auteur. Faire aveuglément confiance apporte son lot de risques. Parlez-en aux investisseurs floués par plusieurs bandits en cravate!

Prenons un autre cas. On se trouve en 1995 ou 1996, aux balbutiements du web. Tôt le matin, pendant quelques heures, je prenais la peine de visiter Yahoo.com. À cette époque, Yahoo tenait un catalogue de sites. De ce catalogue, il était possible de parcourir les sites ajoutés pendant la semaine dans les différentes catégories. Rappelez-vous qu’une vérification humaine s’effectuait sur toutes les demandes d’inscription au catalogue. Un message était envoyé à l’auteur du site lorsque celui-ci était «accepté». Les sites en français côtoyaient les sites en anglais.

Toujours est-il que dans la sous-catégorie citations de la catégorie littérature, je tombe sur un excellent site qui répertoriait plusieurs citations d’un auteur dont, aujourd’hui, j’ai oublié le nom. Les citations étaient clairement identifiées. Je me suis donc mis en quête de trouver les livres de l’auteur. À l’époque, les librairies et bibliothèques n’étaient pas encore sur le web. Et Abebooks n’existait pas encore. J’ai donc fait mes recherches dans les librairies de la province. Mais peine perdue, impossible de trouver les bouquins écrits par cet auteur. Après quelques semaines, j’ai envoyé un courriel au responsable du site en question pour obtenir plus d’informations. La réponse est venue rapidement. En effet, le responsable du site m’a immédiatement indiqué que tout le contenu était pure invention ; l’auteur des citations en question n’existait pas et ses livres non plus.

Déjà à l’époque, j’avais été témoin de quelques canulars sur Internet. Est-ce bien le cas ici ? Le responsable du site m’a bien laissé entendre que c’était, pour lui, une manière d’écrire, une espèce de jeu littéraire. Je m’y étais laissé prendre. Notez aussi que, sans hésiter, il a honnêtement répondu à mon courriel.

On le sait, la confiance est chose complexe.

Prenons au autre cas. Voyez par exemple mon site Au fil de mes lectures qui répertorie plusieurs milliers de phrases. Même si les références sont toujours données, ce site est-il fiable ? Ici, les mathématiques peuvent nous aider à répondre. En effet, on peut prendre un échantillon du site pour éprouver l’exactitude de ses dires. Comme, par exemple, on prend un échantillon de fraises qu’on goûte avant d’envoyer le lot complet dans les épiceries. Pour mon site, en vérifiant environ 2% à 3% des citations répertoriées, je suis convaincu que vous pourrez dégager votre propre niveau de fiabilité. Notez que c’est ainsi que je procède pour vérifier plusieurs collections papier. Et, des erreurs, j’en trouve régulièrement ! Parfois, je rejette la collection au complet. Parfois, j’arrive à «comprendre» les erreurs.

Le site Wikipédia est-il fiable ? Plusieurs études semblent le démontrer. Pour vous en convaincre vous-même, choisissez une dizaine de sujets que vous connaissez bien, et lisez les articles (et leurs différentes versions!) qui leur sont consacrés. Vous serez à même de développer votre propre «sentiment de confiance» face à cette encyclopédie en ligne. Cela veut-il dire que Wikipédia est «parfait ? Bien sûr que non. M. Laporte n’est pas parfait non plus. Et Au fil de mes lectures comportent probablement quelques erreurs aussi !

L’auteur qui a pourri le web laisse entendre que les élèves croient à peu près n’importe quoi sans trop «réfléchir». Cela est sans doute vrai. En fait, les êtres humains croient à peu près n’importe quoi et, surtout, n’importe qui. Combien de femmes ont cru ces prêtres qui, le dimanche, du haut de leur chaire, leur disaient qu’empêcher la famille était un sacrilège ? Ces femmes étaient-elles naïves ? Certainement. Mais elles avaient confiance «dans la religion» et ceux qui la représentaient. Ces prêtres pourrissaient l’esprit. Même aujourd’hui, plusieurs personnes croient dur comme fer dans les propos d’un livre qu’on appelle la Bible. Ont-ils pris la peine de vérifier ce qu’il s’y dit ? Que veut dire «réfléchir par soi-même» lorsque le fruit de cette réflexion est évalué, jugé, noté par une tierce personne ? Que cette personne soit un enseignant, un prêtre, un patron, quelle différence cela fait-il ? Je me rappelle plusieurs situations dans lesquelles moi-même, j’ai suggéré des pistes de réflexions à mes enseignants. Chaque fois, oui oui, chaque fois, je me suis fait «rentrer dedans.» J’ai rapidement compris qu’à l’école, il faut dire comme le prof, même quand ce dernier nous demande de dire ce qu’on pense.

Quelle distinction doit-on apporter entre croyance et confiance ? Pour garder confiance, ne faut-il pas avoir un peu de croyance ? Doit-on avoir confiance aux auteurs qui écrivent sur Internet ? aux auteurs de manuels scolaires ? aux auteurs de la Bible ? Doit-on avoir confiance dans ce que nous raconte un patron ? un homme politique ? un enseignant ? Si cette confiance est établi, ne sont-ce pas leurs propos, leurs écrits, leurs paroles qu’il faut répéter pour s’assurer d’avoir la bonne note tant convoitée pour réussir à l’école, au travail et dans la vie ?

Dans ce contexte compliqué, comment développer et, surtout, valoriser, chez soi et chez nos élèves le « doute raisonnable ? »

La pédagogie

D’abord, je vais porter un jugement sans doute un peu dur : piéger ses élèves, pour ensuite dévoiler le tout sur Internet m’indique que cet enseignant ne croit pas du tout que la relation de confiance prof-élève est importante. Si j’étais parent d’un de ses élèves, j’exigerais que mon enfant sorte immédiatement de sa classe. Rendre publique la naïveté d’un élève, alors qu’il est en apprentissage, en le piégeant, m’apparaît hautement antiprofessionnel. Diminuer des élèves en les traitant publiquement de plagieurs me laisse un arrière-goût amer.

Ceci dit, passons à l’approche.

L’enseignant a donné un cours sur l’époque baroque en littérature. Puis, il a demandé à ses élèves de commenter un obscur poème écrit à cette époque. Deux semaines pour remettre le tout. C’est bien, non ?

Clairement, nous sommes ici devant l’approche traditionnelle de l’enseignement. On donne un cours. On explique les choses. Puis on met les élèves en travail. On évalue ensuite ce travail pour voir si l’élève a compris quelque chose. Et on recommence ainsi, le temps d’une carrière de 35 ans...

Les tenants de cette approche ont la vie belle. En effet, si l’élève ne comprend pas, c’est évidemment «de sa faute». Soit qu’il ait été trop distrait pour suivre le cours, soit qu’il ne veut pas travailler, soit qu’il ne veut pas réfléchir, soit qu’il ne veut pas faire d’efforts, etc. Toutes les raisons sont bonnes, et aucune ne touche vraiment l’enseignant qui, lui, a fait son boulot.

Vous, qui lisez ce billet, avez sans doute étudié avec une majorité d’enseignants qui privilégiaient cette approche. D’ailleurs, dans la plupart de nos écoles secondaires, c’est encore comme ça que ça se passe : «Écoute ce que je te dis, exerce-toi dans des exercices et fais des examens.» On dirait bien que pour certains, leur demander d’écouter un cours et de faire les travaux est suffisant pour assurer un apprentissage. Même que pour eux, ridiculiser des élèves semble justifier puisque cela peut les amener à les faire réfléchir sur leurs comportements de «paresseux» et d’«incapables», .

De plus, demander aux élèves, comme ça, à brûle-pourpoint, de «penser par eux-mêmes» est quasi indécent et relève de la supercherie. En effet, dans tout leur parcours scolaire, à peu près jamais on ne demande aux élèves le moindre effort de création. Et lorsqu’on le fait, l’enseignant se plaît à «corriger» cette création. Nos élèves, qu’on le veuille ou non, sont conditionnés à répondre aux exigences de l’enseignant et non aux exigences de l’esprit créatif (tâtonnements, essais-erreurs, remise en question, remixage des idées, etc.) L'enseignant a-t-il donné à ses élèves les critères d'évaluation à partir desquels ils seraient notés ? En tout cas, il n'en fait pas mention dans son billet.

Évidemment, le problème, c’est que peu de gens voient comment on peut enseigner autrement.

J’y vais donc de ma suggestion.

Intention pédagogique : Amener des élèves de 16 ans à apprécier une oeuvre littéraire de l’époque baroque.

Voici comment je résume une situation d’apprentissage et d’évaluation répondant, d’après moi, à cette intention.

1- Discussion sur l’amour, ses douleurs, ses peines.
2- Je demanderais aux élèves de trouver un texte moderne (par exemple une chanson populaire) qui décrit le mieux leur propre sentiment par rapport aux peines générées par l’amour.
3- Je leur demande d’expliquer pourquoi ce texte vient les chercher.
4- Je leur demande de trouver un texte de l’époque romantique qui décrirait bien les sentiments qu’eux-mêmes éprouvent.
5- Idem au point 4, mais pour l’époque baroque.
6- Je demanderais aux élèves de trouver un moyen de me communiquer le résultat de leur recherche (site web, blogue, twitter, chanson, interview, portfolio, programmation Scratch, PowerPoint...)
Etc.


L’idée est que chaque élève puisse trouver, dans l’histoire littéraire, une sensibilité auprès de certains auteurs. Ce faisant, nécessairement les élèves doivent lire plusieurs textes (lectures variées) et exercer leur esprit critique, car ils doivent confronter la pensée de ces auteurs à la leur (et non pas à celle de leur professeur.) Ils découvriraient aussi les styles des époques sans, pour cela, avoir eu besoin, au préalable, de longs discours magistraux de l’enseignant. Le principe est simple : il faut rendre les élèves actifs dans leurs apprentissages.

Il s’agit donc ici de remettre l’apprentissage entre les mains des élèves, en les plongeant dans une situation assez complexe pour que chacun (j’inclus l’enseignant) y trouve son compte.

Pour ma part, je pense profondément que, de tout temps, apprendre, c’est d’abord prendre la décision d’apprendre. Et pour amener un élève à prendre cette décision, plutôt que de le piéger, il faut le mettre dans un environnement riche, stimulant et significatif.

Chemin faisant, page 96

La souffrance à l'âme chrétienne : Je te veux le matin, je te veux le soir, je te veux à toute heure, je te veux quand je te veux.

Il ne faut jamais vouloir donner aux autres une leçon, même utile, au détriment de qui que ce soit.

Chacun de nous doit tremper son suaire de larmes avant d'en être enveloppé.

C'est toujours amusant d'entendre qui veut éclairer ou instruire plus éclairé ou plus instruit que soi.

Le jour où vous portez fièrement votre douleur, bourdonne dans l'air l'essaim des envieux.

Revenir à la jeunesse, peut-être; à la naïveté, jamais !

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

Miette 28 : À demain les affaires

Le travail

À demain les affaires.
(Cras seria.)

Sommaire. - Maxime orientale. - Franklin moraliste. - Thème à variations. - Comédie qui finit bien. - Jamais plus tard, toujours tout de suite. - Un courrier dans un festin. - Le jour se lève, les conjurés en font autant. - À quoi tient le succès d'un mot.

Une maxime orientale prescrit de ne pas remettre à demain la bonne action que vous pouvez faire aujourd'hui.

Franklin, dont la réputation de physicien est universelle, était également un grand moraliste et a reproduit le m^sms conseil sous diverses formes :

« Travaillez aujourd'hui, car vous ne savez pas tous les obstacles que vous rencontrerez demain. »

« Labourez tandis que les paresseux dorment, et vous aurez du blé à vendre et à garder. »

« Puisque tu n'es pas sûr d'une minute, ne perds pas une minute. »

C'est un thème sur lequel on peut broder des variations à l'infini et qui toutes reviennent à dire que ce qui est fait, est fait et qu'il ne faut jamais remettre au lendemain ce que l'on peut faire la veille. Pour cela il importe de ne pas se laisser aller à l'apathie, à l'inertie, aux plaisirs : il faut avoir de la volonté.

Une pièce qui portait ce titre : La Volonté1 a été jouée, il y a quelque cinquante ans, à la Comédie Française; l'auteur voulait inculquer cette vérité dans l'espril des masses. Y a-t-il réussi ? Je ne sais; mais le but était louable et l'effort récompensé tout au moins à la fin de la comédie.

Au jeune homme qu'il s'agissait de convertir on demandait à quel moment il comptait mettre à exécution ses belles promesses :

« Quand ? demain ? » et sans hésiter il répondait : « Non, mon oncle, aujourd'hui ! »

On ne pouvait demander mieux.

Combien se repentent de n'avoir pas agi de même et d'avoir renvoyé à plus tard ce qu'ils auraient pu et dû faire immédiatement.

« Jamais plus tard, toujours tout de suite», devrait être la devise de chacun.

S'il avait obéi à cette sage recommandation, Archias, tyran de Thèbes, eût épargné sa vie et celle de ses amis.

Pendant qu'ils s'adonnaient ensemble à la joie d'un festin, un courrier lui apporte une lettre en le pressant de la lire sans plus tarder, car elle contenait « des affaires sérieuses » (seria) de la plus grande importance. Archias, ne songeant qu'au plaisir, estimant que :

Rien ne doit déranger l'honnête homme qui dîne.2

rejeta la missive en s'écriant : « Cras seria : à demain les choses sérieuses ! »

La lettre dévoilait un complot sur le point d'éclater. Le jour naissait à peine que les conjurés firent irruption dans la salle sous des vêtements de femmes et poignardèrent le tyran et ceux qui l'entouraient.

Cet événement qui amena l'affranchissement de la Béotie eut un grand retentissement dans toute la Grèce ; ils fit la fortune de : Cras seria.

Profitez de la leçon. Bien qu'elle remonte à une époque fort lointaine, elle n'en perd aucune de ses qualités :

C'est un mot à blasmer « A demain les affaires ! »
On sçait qu'il a cousté bien cher à son auteur.
Un moment négligé nous cause long malheur ;
Qui le ménage bien se tire de misères.3


1 La Volonté, de M. J. Du Boys, représentée le 31 août 1864.
2 J. Berchoux, La Gastronomie, chant III.
3 Jean Bachot, début du XVIIe siècle.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

samedi 31 mars 2012

Chemin faisant, page 95

Ce qu'il y a toujours de plus incontestablement vrai dans l'intérêt qu'on nous montre, c'est le nez de la curiosité.

Il y a des mots qui ordonnent, qui tranchent, qui coupent; d'autres qui font l'effet de lanières sur le coeur humain.

C'est une infériorité du blason que de ne pouvoir être comme l'or vérifié par le titre.

Que de femmes on mettrait bien en pantalon, et que d'hommes en jupon !

Oh! les belles heures, où l'âme est jeune, où le coeur est libre, où l'esprit est frais comme un bouton entr'ouvert ! Aucune poussière ne s'est montrée sur la route, aucune ride sur la joue de l'espérance ; la joie carillonne dans l'air, et la confiance bat de l'aile avec défi.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

vendredi 30 mars 2012

Un principe est plus fort qu'une passion

« On doit pouvoir essayer des idées pendant qu'on les pense. »

Voyez cette extraodinaire conférence donnée par Bret Victor.

Bret Victor - Inventing on Principle from CUSEC on Vimeo.

Un grand merci à Olivier Lafleur qui m'a gentiment suggéré son visionnement. Je n'ai rien vu d'aussi fort depuis bien longtemps !

Chemin faisant, page 94

Les gens ruinés sont comme les malades, ils n'intéressent pas tous au même titre : ne pas confondre prodigalités et revers.

Jouir seul est presque aussi difficile que souffrir seul : pauvre humanité !

On jouit de sa liberté sans s'en servir.

Les regrets font-ils marcher plus lentement le corbillard et le mort en est-il moins cahoté ?

Il y a de la cruauté à tenter l'ancien coupable.

Ce n'est qu'au retour de Capoue qu'on peut se dire vertueux.

On a de la désinvolture dans l'esprit comme dans le corps.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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Miette 27: Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras

Le travail

Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras.

Sommaire. - Prudente recommandation. - La mer séduit le berger. - Sagesse du pêcheur. - Le choix d'un mari. - Sottise du loup. - Écoutez La Fontaine. - Deux vers qui ne sont pas du fabuliste.

La raison, le bon sens, la réflexion, l'expérience nous conseillent de nous contenter de ce que nous possédons sans chercher à vouloir trop gagner.

Bien peu d'entre nous cependant ont l'habileté de se conformer à ce sage précepte.

Il faut croire que la chose est difficile; La Fontaine en avait certes le sentiment, car il a tenu à reproduire la même recommandation dans une demi-douzaine de ses fables.

Il nous montre un berger séduit une première fois par l'attrait de la mer, qui lui ravit tous ses biens dans un naufrage1, et ne s'y laissa pas prendre une seconde fois.

Ses félicitations vont droit au pêcheur, sourd aux doléances du carpillon qu'il met sans hésiter dans sa gibecière2, en disant :

Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l'auras
L'un est sûr, l'autre ne l'est pas.

Il engage la jeune fille à ne pas se montrer trop difficile dans le choix d'un mari, dans la crainte de

Se trouver à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.3

Ses moqueries vont à

Certain loup aussi sot que le pêcheur fut sage,

et qui s'en rapporta aux propos d'un chien le priant de venir le reprendre quand il aurait engraissé.4

Après nous avoir conté les mésaventures du héron, il ajoute :

Ne soyons pas si difficiles,
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner,
Surtout quand vous avez à peu près votre compte.5

Ecoutez La Fontaine, écoutez-le et croyez-le ; ne soyez pas trop gourmands. Autrement vous courez le risque de ne trouver à votre tour pour tout potage qu'un limaçon,

Repas frugal
Triste régal.

Ces deux derniers vers ne sont pas de lui.


1 Le Berger et la Mer, livre IV, fable 2.
2 Le petit Poisson et le Pêcheur, livre V, fable 3.
3 La Fille, livre VII, fable 5.
4 Le Loup et le Chien maigre, livre IX, fable 10.
5 Le Héron, livre VII, fable 4.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

jeudi 29 mars 2012

Chemin faisant, page 93

Laissons venir les ans, comme Notre-Seigneur laissait venir à lui les petits enfants.

Partout où je vois le bon sens, je me sens en sûreté.

Tous les témoignages ne nous flattent pas, toutes les parures ne nous vont pas.

L'observateur est comme l'armateur : tous les voyages ne l'enrichissent pas.

De vieux yeux avides, de vieilles mains cramponnantes, de vieilles soifs haletantes, je ne sache rien de plus odieux.

On n'est pas plus sûr de trouver la simplicité derrière une fille pauvre que le bonheur derrière une fille riche.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

mercredi 28 mars 2012

Stiegler et le marketing

« [...] L’écriture se produit aujourd’hui à la vitesse de la lumière par l’intermédiaire d’une machine. Mais c’est toujours de l’écriture. Qu’est-ce qu’une université ? En fait, l’Université, qui est apparue au début du XIXe siècle en Europe, vient de l’Académie au sens de Platon. L’Université, appelons-la le monde académique, qu’est-ce que c’est ? C’est ce qui transforme le caractère empoisonnant de l’écriture en quelque chose de bénéfique. « On dit qu’avec l’écriture, les sophistes ont détruit la vie collective, et bien moi, répond Platon, je vais faire une école, que j’appellerai l’Académie, qui produit des livres, des manuels, et je fais en sorte que l’écriture soit mise au service des mathématiques, du droit et de la philosophie. » C’est ce qu’il faut faire aujourd’hui. On nous dit que cela va se faire par le marché, mais le marché, il ne faut pas y compter. Le marché, ce sont les sophistes.
Les profs ne sont pas armés intellectuellement pour suivre notre vie technicisée, ils n’ont actuellement aucune critique là-dessus. Il faut donc repenser en totalité l’Université. Il faut surtout comprendre que le numérique est en train de faire exploser ce qui est à la base de l’Université du XIXe siècle. Il faut repenser tout cela. En totalité. En fait, l’informatique est absolument partout, et on n’enseigne pas ça à l’école. On ne l’a pas même enseigné aux profs. Alors ils ne sont pas intellectuellement armés pour faire face à une génération bardée de smart phones, de caméras, de transformateurs. Il n’y a aucune réflexion sur ces changements, ni en France ni en Europe. »
Bernard Stiegler, Le marketing détruit tous les outils du savoir.

Chemin faisant, page 92

On jouit plus de son luxe quand on sent qu'il ne vous est pas indispensable.

L'homme qui croit entre en intimité avec son Dieu.

Qu'il y a de puissance dans un regard, de mystère dans un sourire, d'amertume dans une larme !

Le tact a la prudence de l'aïeul et la sensibilité de l'enfant.

Des yeux secs sont souvent plus navrants à voir que des yeux pleins de larmes.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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mardi 27 mars 2012

Chemin faisant, page 91

Une chose très pénible à constater quand on a beaucoup souffert, c'est d'avoir perdu de sa pitié.

La magie des mots a fait autant que la puissance de la logique.

Faire le tour d'un esprit c'est quelquefois plus difficile que de faire le tour du monde.

Je n'aime pas plus les roses déformées par la culture que je n'aime les jeunes filles émancipées par la société.

Pour dominer une position il faut être fort; pour dominer un homme, ce n'est pas nécessaire.

Tout s'apprend, surtout l'art de vivre.

Le désir qu'une veuve exprime de se remarier ne devrait pas plus se dire qu'un secret de cabinet de toilette.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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lundi 26 mars 2012

Chemin faisant, page 90

Il ne faut rien aimer, même son pays, plus que son honneur.

Il est aussi antipathique de penser avec certaines gens que de se laisser embrasser par certaines lèvres.

Un coeur tendre a toujours besoin d'adoption.

La mort se met en route tous les matins et tous les soirs, et comme tout se gare à son approche, elle n'a jamais de retard.

De même que les oiseaux aiment tout ce qui chante, les serpents aiment tout ce qui rampe, les loups tout ce qui hurle.

La souffrance est une pourpre pour le saint.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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