Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

mercredi 16 mai 2012

Ah, miss Fru...

Sur l'heure du midi, j'écoute parfois le Club des Ex à Radio-Canada.

Hier, Liza Frulla a lancé un commentaire du genre :

« J'aimerais bien savoir ce que les gens (je ne parle pas de ceux qui sont sur Twitter et autres réseaux du genre) pense de ... » suivi de son bla-bla sur le vaste appui de la population au gouvernement Charest dans sa persistance à vouloir maintenir la hausse des frais de scolarité.

Mais que voulait-elle dire exactement ? Car, évidemment, je me suis senti un peu piqué par un tel propos. Comme si, parce ce que parfois je donne mon opinion sur Twitter, j'étais moins «crédible» que la majorité silencieuse. Comme si les participants aux réseaux sociaux étaient tous des grandes gueules et des chialeux sans aucune profondeur.

Puis, j'ai pensé qu'elle voulait peut-être dire le... contraire ! Serait-ce en effet, que les gens qui suivent les débats sur les réseaux sociaux sont plus critiques face au gouvernement, alors que la majorité silencieuse et non «Internet-active», se fiant à TVA, Radio-Canada et les quotidiens traditionnels serait plus «compréhensive» à l'égard de la position gouvernementale ?

Une chose est certaine, le non-verbal (et le verbal !) de madame Frulla laissait plutôt voir un mépris envers les «Internet-actifs» et une grande sagesse envers tous ces gens qui répètent ce qu'on nous martèle sans cesse dans nos médias traditionnels : « la juste part », « les étudiants inflexibles » , « les leaders (sic et resic) étudiants», « les gauchistes étudiants », « les policiers qui font respecter efficacement l'ordre », etc.

Chemin faisant, page 143

Il est des gens qui jouent de l'humilité comme d'un pistolet de poche; ils la sortent et la rentrent suivant l'occurrence.

Les gens qui voient tout sont des mouches qui nous harcèlent et nous piquent dans tous les sens.

Aucune caste n'a le privilège des grandes choses; aucune famille, l'héritage des vertus.

On peut sans fatuité se plaire avec soi-même; affaire d'habitude.

Une passion fait toujours tort à un droit.

Un caprice doit nous faire réfléchir; c'est le valet qui s'installe chez nous.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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mardi 15 mai 2012

Chemin faisant, page 142

Dans un beau vêtement, surveillez aussi la doublure.

Ce qui m'empêche d'admirer les gens qui naissent dotés d'un blason, c'est l'admiration que j'éprouve pour ceux qui s'en créent un eux-mêmes.

Au fond de tout, c'est le ver qui nous attend; plus nous sommes truffés de vanités, plus il se régale.

Je plains ceux qui n'ont pas besoin de rendez-vous avec eux-mêmes.

Il y a des gens qui font l'effet d'accidents dans notre vie, d'autres de famille retrouvée.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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lundi 14 mai 2012

Chemin faisant, page 141

Le soir ferme les calices de toutes les fleurs avant l'arrivée de la nuit; c'est un amant jaloux.

On accepte la menue monnaie de l'amour, la menue monnaie de l'amitié, mais on n'accepte pas la menue monnaie filiale.

Les jeunes aiment à étonner, les vieux à convaincre.

J'arrive à concevoir quelque pitié pour les vieilles qui se teignent : elles croient se défendre, et se défendre est si naturel dans l'attaque ! - mais les jeunes?

On paie souvent pour s'ennuyer !

On gâche la parole humaine comme on gâche l'eau du fleuve, et quelle haute mission elle a cependant! C'est elle qui fait le bien et le mal, le juste et l'injuste, qui bénit et maudit, qui sert l'âme et le coeur : c'est une révélatrice, une des plus grandes munificences de Dieu envers l'homme.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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dimanche 13 mai 2012

Chemin faisant, page 140

Les grands enthousiasmes s'essoufflent vite.

Soupirer près d'une jeune, se plaindre près d'une vieille, deux agréables passe-temps.

Que c'est dur d'être plaint par ceux qu'on n'aime pas !

La terre n'est pas difficile ; elle prend tout.

Les airs de langueur, des appétits qui n'osent s'avouer.

Oui, l'appellation peut faire accepter la chose. Une femme, qui avait peur de la mort, s'imagina de l'appeler la tante noire, et sous ce nom familial elle la vit arriver avec moins d'effroi.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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samedi 12 mai 2012

Chemin faisant, page 139

L'éléphant et l'abeille sont sortis de la même mère : la nature.

Un soufflet! ce n'est pas si désagréable, puisqu'il nous en permet un autre.

Quand j'ai voulu faire savoir une chose, je l'ai confiée à de bonnes âmes, sous le sceau du secret.

Il faut élever une héritière à l'indifférence du qu'en dira-t-on, comme on élevait une Spartiate au dédain de la flèche.

Ne craindre aucun regard sur sa vie morale, c'est, dès ici-bas, une céleste récompense.

Une grande audace peut jaillir d'un tout petit courage.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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vendredi 11 mai 2012

Chemin faisant, page 138

Que c'est bon, le succès d'un ami! On peut en porter toute la gloire sans modestie.

Les mondes s'éclipsent devant ce mot: l'Infini.

On aime facilement ce qu'on domine.

Avant de recevoir, une bonne maîtresse de maison doit faire l'examen de son humeur et la préparer aux événements.

La pureté donne plus l'idée de jeunesse que la chasteté.

Tel qu'on néglige, s'il n'est parfaitement bon, devient un ennemi.

Toujours au-dessus : quelle belle devise pour endurer et se taire !

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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jeudi 10 mai 2012

Chemin faisant, page 137

Le calme de la conscience n'est comparable à aucun autre calme : le ciel s'y reflète.

Exemple à suivre : Deux amies savait parfaitement la faute d'une amie commune, et elles ne se sont jamais permis de s'en parler.

Pour les âmes subalternes, le passé n'a pas de prestige; l'être est ce qu'il est, qu'importe ce qu'il a été ?

On a beau faire le bien derrière le volet, le bien est indiscret comme le rayon de soleil : malgré nous il perce.

Le commandement est difficile à exercer ; il faut qu'il soit empreint de décision et de douceur, impératif par le fond et persuasif par la forme.

L'esprit au pain sec n'est pas plus heureux que l'estomac.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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La musique, la vie

mercredi 9 mai 2012

Chemin faisant, page 136

Un homme est aussi étonné de rencontrer une femme qui pense logiquement qu'une femme est étonnée de rencontrer un homme chaste.

Quelque dure que soit la tâche, il y a une âpre jouissance à se sentir de force à l'accomplir.

Tout fait penser un penseur, tout fait reculer un poltron.

Un domestique qu'on appelle Monsieur, un bourgeois qu'on appelle Monseigneur, des heureux qu'on fait sans bourse délier.

Il est des lèvres qui mordent sans s'ouvrir; elles donnent l'impression d'un couteau.

Que de gens ont des ongles au bout de la langue sans en manquer au bout des doigts !

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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mardi 8 mai 2012

Chemin faisant, page 135

CUne beauté qui meurt en plein succès, c'est le général qui tombe au champ de victoire, le prêtre au lit du pestiféré : la mort les aime.

C'est l'âme qui boite dans l'être indécis.

Que l'humanité hérite de tout ce que ton coeur, ô jeune femme, donnait à l'amour!

Un duc trapu et court perd, en prestige, la moitié de son écusson.

Notre nature est plus franche que nous-même ; il y a des moments où l'on est franc malgré soi.

Être éloigné à table petit à petit de la maîtresse de la maison, c'est monter en grade dans son amitié.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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Miette 37: Contentement passe richesse

La richesse

Contentement passe richesse.

Sommaire. - Le but de la vie. - À la recherche d'un homme heureux. - Pas de chemise. - Bonheur du pauvre. - Ce que je n'ai pas n'existe pas. - Le soir d'un beau jour. - Un peu de gaîté ne nuit pas. - Tout pour la vie champêtre. - Aurea mediocritas. - Causes diverses, même effet.

Quel est le but visé par chaque mortel ici-bas? C'est le bonheur, il n'y a qu'une voix à cet égard. Mais comment atteindre ce but? Quels moyens faut-il employer pour y parvenir? Quel est le meilleur procédé, la meilleure recette ?

Là-dessus chacun a sa petite idée, qu'il croit la bonne.

Tout le monde connaît l'histoire de ce potentât des Mille et une Nuits1, qui jouissait de tous les biens possibles et imaginables, hormis du bonheur ; il s'en désespérait. Les plus savants docteurs de son temps, consultés, lui dirent : « Pour être heureux, sire, c'est bien simple, mettez la chemise d'un homme heureux. - Qu'à cela ne tienne ! Vite, en campagne ! » Et l'on se met en quête de la fameuse chemise, ou plutôt du mortel aimé des dieux, et possesseur de la félicité; On le trouve sous la peau d'un berger faisant tranquillement paître ses moutons au son de son agreste musette. Malédiction ! le berger n'avait pas de chemise! Le satrape resta somptueux et boudeur, et le pâtre content, sans richesse.

Connaissait-il cette histoire, Sénèque, en déclarant que posséder un bien ou ne pas le souhaiter était même chose? Ce passage du livre du philosophe a été traduit par Regnard pour le faire lire par le valet Hector.2

Chapitre VI, Du Mépris des richesses :

La fortune offre aux yeux des brillants mensongers.
Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers ;
Leur possession trouble et leur perte est légère ;
Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Moins on a de richesse et moins on a de peine,
C'est posséder le bien que savoir s'en passer.

Même son par une autre cloche :

Dans un lieu du bruit retiré
Où, pour peu qu'on soit modéré,
On peut trouver que tout abonde,
Sans désir, sans ambition,
Exempt de toute passion,
Je jouis d'une paix profonde
Et, pour m'assurer le seul bien
Que l'on doit estimer au monde,
Tout ce que je n'ai pas, je le compte pour rien.

Dans son poème mythologique intitulé Philémon et Baucis, La Fontaine a fait le portrait du sage :

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.
Ces deux divinités n'accordent à nos voeux
Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille,
Des soucis dévorants, c'est l'éternel asile.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste;
Le sage y vit en paix et méprise le reste.
Content de ses douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des rois ;
Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne
Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Approche-t-il du but? Quitte-t-il ce séjour?
Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

Quelle douceur! quel calme! quelle touchante simplicité! Combien on voudrait en jouir!

Le proverbe latin consent à ce que l'on soit pauvre, mais il pense qu'un brin de gaîté ne messiérait pas en même temps :

Paupertas, cum loeta venit, ditissima res est.

« Quand la pauvreté est joyeuse, c'est la chose la plus riche du monde. »

Racan, dont la muse bucolique se complaisait à

Chanter Philis, les bergers et les bois,3

ne comprend le bonheur que dans les douceurs de la vie champêtre :

Le bien de la fortune est un bien périssable ;
Quand on bâtit sur elle on bâtit sur le sable ;
Plus on est élevé, plus on court de dangers :
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
Et la rage des vents brise plutôt le faîte
Des maisons de nos rois que les toits des bergers.

O bienheureux celui qui peut de sa mémoire
Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire,
Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs,
Et qui, loin retiré de la foule importune,
Vivant dans sa maison, content de sa fortune,
A selon son pouvoir mesuré ses désirs!4

Le sceptique et folâtre Dorat, fabuliste à ses heures, partageait cette manière de voir :

Si le bonheur nous est permis,
Il n'est point sous le chaume, il n'est point sur le trône.
Voulons-nous l'obtenir, amis,
La médiocrité le donne.5

Médiocrité, soit, mais avec un peu d'or autour, n'est-ce pas : aurea mediocritas ?

En résumé, il faut, pour être heureux, savoir se contenter de peu, ou tout au moins de ce qu'on a, quand on a quelque chose.

Autrement il peut vous en coûter la vie.

Ainsi, un financier, dont la fortune s'élevait à plusieurs millions, perdit en un seul jour ses immenses richesses. Il ne lui restait plus que cent mille francs. Il mourut en apprenant cette terrible nouvelle. Son frère, qui avait toujours langui dans la pauvreté, hérita de cette somme et mourut à son tour de la joie de se voir si riche.


1 Les Mille et une Nuits, recueil de contes arabes traduits en français par Galland (1704).
2 Le Joueur, acte IV, scène XIII.
3 Boileau, Art poétique, chant I, vers 18.
4 Les Bergeries, poème de Racan.
5 La Linotte, fable, in fine.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

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