Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

dimanche 16 septembre 2012

Miette 71 : À quelque chose malheur est bon

L'expérience

À quelque chose malheur est bon.

Sommaire. - Les bienfaits du malheur. - École des souverains. - Père de la compassion. - Origine de l'intelligence et du génie. - Bienheureux les malheureux... d'après les poètes. - Un fou à la raison. - Esprit simpliste.

Les penseurs, les poètes, les philosophes ont célébré à l'envi les bienfaits et les bénéfices que l'on retire du malheur.

Chacun d'eux s'est placé à un point de vue spécial, partant toujours du même principe, qu'un bonheur parfait ne nous aurait pas procuré autant d'agréments ou d'avantages si nous n'avions éprouvé telle ou telle infortune.

Dans son Traité de la Providence1, Sénèque félicite les hommes vertueux « d'être tenus dans les afflictions par la Divinité » :

« La vertu s'affermit sous le coup du malheur. »
« Le malheur est la meilleure école des souverains. »
« Le malheur est le père de la compassion. »

C'est par application de ce dernier aphorisme que Didon réserva aux Troyens malheureux un accueil d'autant meilleur que son infortune fut plus grande ; elle ne leur en fait, d'ailleurs pas mystère dans le langue de Virgile :

Non ignara mali, miseris succurrere disco :
« Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur. »

D'après le prophète Isaïe, « le malheur développe l'intelligence » :

Vexatio dat intellectum.

À des époques diverses, les poètes ont partagé cet avis en l'accentuant avec Ovide :

Ingenium mala saepe movent
L'infortune souvent éveille le génie;

avec Philippe Desportes,

L'honneur suit les hasards, et l'homme audacieux
Par son malheur s'honore et se rend glorieux.
Le jeune enfant Icare en sert de témoignage,
Car si, volant au ciel, il perdit son plumage,
Touché des chauds rayons du céleste flambeau,
Le fameux océan lui servit de tombeau,
Et depuis, de son nom cette mer fut nommée :
Bienheureux le malheur qui croît la renommée.2

Lamartine ne veuf pas être en reste avec Desportes, et vante les tourments infligés aux hommes de génie :

Grand parmi les petits, libre chez les serviles,
Si le génie expire, il l'a bien mérité ;
Car nous dressons partout aux portes de nos villes
Ces gibets de la gloire et de la vérité.

Loin de nous amollir, que ce sort nous retrempe !
Sachons le prix du don, mais ouvrons notre main.
Nos pleurs et notre sang sont l'huile de la lampe
Que Dieu nous fait porter devant le genre humain !3

Passons condamnation sur cette métaphore hardie, la pensée n'en est pas moins inspirée avec une rare énergie.

Le mélancolique Alfred de Musset nous affirme à son tour que :

Rien ne nous rend plus grand qu'une grande douleur;
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.4

Dédaigneux d'atteindre de pareilles altitudes, l'excellent La Fontaine pense que, parfois, l'adversité présente un côté salutaire :

Quand le malheur ne serait bon
Qu'à mettre un fol à la raison,
Toujours seroit-ce à juste cause
Qu'on le dit bon à quelque chose.5

J'ai placé sous vos yeux plusieurs appréciations d'une grande élévation de pensée; mais ce n'est qu'une consolation que l'on y peut trouver. Le commun des mortels,

Si son astre en naissant ne l'a formé poète,6

se refuse à enfourcher Pégase, qu'il trouverait trop rétif à son gré; il voit les choses de moins haut, et, vivant terre à terre, juge dans son esprit simpliste que :

Le bonheur nous rend heureux
Et le malheur malheureux.


1 Quatrième chapitre.
2 Élégie des Amours d'Hippolyte.
3 Poésie des Premières méditations intitulée : Ferrare (1844).
4 La Nuit de mai, poésie dialoguée.
5 Le Mulet se vantant de sa généalogie, livre VI, fable 7.
6 Boileau, Art poétique, chant I, vers 4.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

De toutes les Paroisses, page 13

Une petite fille peut être une femme, un petit garçon ne peut pas être un homme.

Pour préparer ta retraite, diminue tes prétentions.

On ne cherche pas à justifier ce qu'on aime, on aime.

C'est surtout la mort dont le lendemain vaut mieux que la veille.

Ceux qui t'ont fait du mal, laisse-les passer : la vie est large.

Il y a des jours où le devoir a l'air si grognon ! Ne regardons pas sa figure.

L'amoureux implore d'abord la confiance, c'est le prélude.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

samedi 15 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 12

Après avoir perdu toutes leurs feuilles, comme ils ont l'air honteux de leur nudité, les arbres! Ils nous regardent en vaincus.

Il faut souvent reprendre haleine plusieurs fois avant de pouvoir entendre toute la vérité.

On fait souvent des heureux à bien bon marché.

En devenant sage l'Enfant prodigue a dû rester généreux.

Le sacrifice se lasse aussi, sans oser le dire.

Nos beaux amis, nos bons amis, tâchons de n'avoir jamais besoin d'eux, pour ne pas les voir manquer à l'appel.

On arrive toujours au bout, les chemins seuls sont différents.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

La jeune fille

Marie dessine merveilleusement bien. Voici un exemple :

vendredi 14 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 11

Les yeux qui ne savent pas voir ne sont agréables qu'aux gens qui trompent.

L'ironiste épluche ce qui se dit et ce qui se fait, pour en fabriquer sa sauce piquante.

Il y a des gens qui se blottissent dans "la paresse comme dans un nid.

L'être sévère se proclame toujours juste.

Commence par parler toilette à une femme, et tu verras si tu peux aller plus loin.

Fi des sucreries littéraires ! Pas de confiserie dans le style !

Une femme peut être aussi profonde qu'un homme, à condition pourtant qu'elle soit revenue de l'amour, de ses jeux et de ses fantaisies.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

jeudi 13 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 10

Ce qu'un riche connaît le mieux, c'est le faux ami.

La vie tourne poliment le dos à la vieillesse, assez longue à comprendre.

Il y a des gens qui s'essoufflent en médisant.

Qu'il est important de sentir et de comprendre ce qu'on est aux autres, pour se conduire avec eux !

Puisqu'il le faut, faisons la part du feu, mais surveillons la flamme.

De la largeur d'idées, c'est de l'espace en soi, autour de soi et devant soi.

Ne plains que le honteux, tu n'auras pas trop à faire.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

mercredi 12 septembre 2012

Miette 70 : Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait

L'expérience

Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait.

Sommaire. - Pour être un Jupiter. - Dans l'ordre matériel et dans l'ordre moral. - Voeux, exhortations, conseils. - Le grand ami. - Ne pas mépriser le balancier. - Villon a le coeur fendu.

Si jeunesse savait,
Si vieillesse pouvait.

Ainsi libellé le proverbe a pris la forme moderne; voici comme on l'énonçait autrefois :

Si jeune savait et vieil pouvait,
Jamais disette n'y aurait.
Si jeune savait et vieil pouvait,
Un Jupiter il serait.

La nature humaine n'est-elle vraiment pas bien étrange? De siècle en siècle, d'âge en âge, de peuple à peuple, les générations qui se sont succédées ont bénéficié de ce qu'ont fait leurs aînées; pour l'habitation, pour le bien-être, pour la santé, l'expérience des anciens a profité aux descendants.

Dans l'ordre matériel, on a tiré parti sans hésitation et avec empressement des progrès de la science et de l'industrie.

Il en va tout autrement dans l'ordre moral.

Où a-t-on vu que l'expérience des pères ait jamais servi aux enfants? Ceux-ci écoutent les parents s'ils sont respectueux; quant à les croire sur parole et à suivre leurs sages conseils, c'est une autre affaire !

0 giuventù, primavera della vita !
« 0 jeunesse, printemps de la vie ! »

Comme nous la gaspillons et combien nous nous préparons de regrets et de remords !

Mais où vais-je m'égarer à faire de la morale aux jeunes gens? Je n'ai pas l'illusion d'avoir plus d'influence que mes prédécesseurs. Aussi bien leur sera-t-il plus profitable que nous placions sous leurs yeux des avis et des réflexions autrement autorisés que les nôtres. Ecoutez ces voeux que Lacépède leur adresse :

« Le jeune homme ne vit que d'élans et de transports, heureux quand ses transports ne l'entraînent que dans la route qu'il doit parcourir ! Heureux lorsque les mains sages qui le dirigent ne s'efforcent pas d'éteindre le feu qui le dévore et qu'elles ne pourraient parvenir à étouffer, mais qu'elles cherchent à contenir ce feu, à le lancer vers les vertus sublimes, vers tout le bien où la jeunesse peut atteindre ! »1

Et plus loin, ces exhortations d'avoir confiance dans les vieillards et de les entourer de respect, d'aide et d'affection.

« C'est un Dieu consolateur (le vieillard), laissé au milieu de ses enfants pour y être une image du Dieu qu'ils adorent, pour leur transmettre ses bénédictions, pour les aider de ses conseils, pour les soutenir par le secours de ses encouragements et de sa tendresse touchante, lorsqu'il reçoit de leur amour et de leur reconnaissance tous les secours que ses maux peuvent réclamer. Et quel est le coeur qui ne sera pas déchiré, si le vieillard auguste et respectable est obligé de courber sa tête défaillante sous le poids de la misère ou sous celui de l'infortune? »2

Moins sentencieux, Watelet leur donne même conseil en quatre petits vers courts mais non moins charmants :

Ah ! dans le printemps de vos jours,
Jeunes enfants, chérissez la vieillesse,
Elle a grand besoin de secours,
Et vous, grand besoin de sagesse.3

Quel chagrin pour un fils de n'avoir plus auprès de lui ce grand ami, ce Mentor qu'on appelle un tendre père !

Hélas ! il a perdu cette sainte défense
Qui protège la vie encore après l'enfance,
Ce pilote prudent, qui, pour dompter le flot,
Prête une expérience au jeune matelot !
. . . . . . . . . . . . . .
Quand l'aïeul disparaît du sein de la famille
Tout le groupe orphelin, mère, enfant, jeune fille,
Se rallie inquiet autour du père seul
Qui ne dépasse plus le front blanc de l'aïeul.
C'est son tour maintenant. Du soleil, de la pluie
On s'abrite à son ombre, à sa tige on s'appuie.
C'est à lui de veiller, d'enseigner, de souffrir,
De travailler pour tous, d'agir et de mourir !
Voilà que va bientôt sur sa tête vieillie
Descendre la sagesse austère et recueillie.4

Le doux et bucolique Florian vous chantera doucement le même air sur son rustique pipeau :

Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit
Que sans règle et sans frein tôt du tard on succombe ?
La vertu, la raison, les lois, l'autorité,
Dans vos désirs fougueux vous causent quelque peine :
C'est le balancier qui vous gène,
Mais qui fait votre sûreté.5

Si je ne vous ai pas encore Lout à l'ait persuadés, jeunes gens, peut-être êtes-vous déjà ébranlés, et vous laisserez-vous tout à fait convaincre par le joyeux Villon, confus de repentir au souvenir de sa folle jeunesse :

Bien sçay se j'eusse estudié
Ou temps de ma jeunesse folle
Et à bonnes meurs dédié (consacré).
J'eusse maison et couche molle !
Mais quoy ? je fuyoye l'escolle
Comme faict le mauvays enfant....
En escrivant ceste parolle
À peu que le cueur ne me fend.6


1 Poétique de la musique (1833).
2 Poétique, de la Musique (1833).
3 Les Saules et le Ruisseau, fable.
4 Victor Hugo à M. Louis B., À propos de la mort de M. Hugo, père.
5 Florian. Le Danseur de corde et le balancier, liv. II, fable 16.
6 Le Grand Testament.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

De toutes les Paroisses, page 9

Les plus belles chutes de phrases, les mots les plus heureux, les comparaisons les plus saisissantes, sont presque toujours des cadeaux de l'inconscient.

On estime toujours ses goûts, ce qui permet de les suivre.

On gagne la sérénité, c'est le prix de la lutte.

Les honneurs se croient souvent dispensés de l'honnêteté.

Que tout est peu! et ce peu va toujours s'aflaiblissant; il n'y a d'enviable que les attirances de l'Infini.

Soyons vieux gaîment, pour rendre la vieillesse aimable : elle a si mauvaise réputation.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

mardi 11 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 8

On interroge les beaux yeux cernés.

N'éveille pas la tentation, elle a l'oreille fine.

Le coeur vit sur des réalités ; l'esprit s'en courbature.

Salue ce qui t'a réjoui, tu lui dois toujours.

On est bien pauvre quand on n'a plus besoin de personne que de tout le monde.

L'impertinence est une porte de sortie que prennent facilement les gens qui ont tort.

La mémoire chez autrui fait croire à beaucoup plus qu'il n'y a.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

La théorie des finales et la multiplication

Knowing endgame theory in an effort to get better at endgames is much like knowing your multiplication tables in an effort to get better at algebra; it's necessary knowledge and part of the language of endgames just like multiplication tables are part of the language of algebra.
Jesse Eddleman, How to Study the Chess Endgame

lundi 10 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 7

N'oublie jamais de donner son titre à qui en a acheté un.

La réponse à l'injure est toujours une concession.

Où le premier chamois a passé, les autres peuvent passer aussi.

Se vaincre, c'est y penser toujours.

On aime la paix généralement plus en l'exigeant qu'en cherchant à la produire.

L'approche de la mort grossit à nos yeux les taches de notre vie.

De la bonne volonté toujours fraîche !... Dieu j'en contente.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

dimanche 9 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 6

Dans mille circonstances, il y a souvent beaucoup d'esprit à ne rien faire.

J'aime le pas ferme et l'esprit d'aplomb.

On méprise un menteur ; on se moque d'un vaniteux; quand on n'est pas obligé de faire sa cuisine on tolère un gourmand.

On a toujours besoin de tourner la page : preuve d'insatisfaction.

Des désirs vaincus ne savent pas se taire et deviennent facilement hargneux.

La force de la mesure est dans son invariabilité.

Autrefois la femme aimait le nid pour y rester, maintenant elle l'aime pour en sortir.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

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