Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

mardi 5 juin 2012

Miette 48 : Le jeu ne vaut pas la chandelle

Le jeu

Le jeu ne vaut pas la chandelle.

Sommaire. - Ni gaz ni électricité. - La mèche et les mouchettes. - Économie de chandelle. - Madame la Mairesse. - Affaires municipales. - Les paroles n'ont pas de couleur.

Autrefois on ne s'éclairait pas au gaz, encore moins à l'électricité ; on n'avait pour vaincre l'obscurité que la vulgaire et fumeuse chandelle dite des quatre ou des six, suivant le nombre qu'en contenait une livre.

La mèche se coupait avec des mouchettes quand le suif qui l'entourait, peu à peu consumé par la lente combustion, la transformait en un long lumignon noirâtre d'un pouvoir éclairant douteux.

Ce genre de luminaire ne pouvait passer pour brillant dans aucun sens ; on n'en était pas pour cela moins économe de sa chandelle que l'on brûlait le moins possible; et quand on se livrait le soir à un jeu dépourvu d'intérêt, on ne l'allumait pas du tout, « le jeu ne valant pas la chandelle ».

Avant que celle-ci ait complètement disparu, pour céder la place à la blanche bougie, la femme d'un brave maire de village ne la prodiguait pas, non plus qu'elle attachait ses chiens avec des saucisses.

Un soir que son mari avait longuement veillé avec l'adjoint et le secrétaire de la mairie et rédigé force arrêtés municipaux, tous trois abandonnèrent enfin plumes, papier et encre et se mirent à traiter de vive voix les affaires de la commune. La ménagère qui, depuis longtemps, contemplait avec dépit son suif se consumer : « Vous n'écrivez plus? » leur dit-elle, et elle souffla la chandelle.

Les paroles n'ayant pas de couleur n'ont en effet pas besoin d'être éclairées.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

Chemin faisant, page 165

Le caprice, comme la mère adultère, peut donner naissance aux plus saines productions.

Je plains les gens à qui un titre manque ; il leur coûtera cher à un certain moment.

D'un nid de perdrix peut sortir par hasard un aigle.

Qui se gouverne tient les autres en respect.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

lundi 4 juin 2012

Études : Collection H. Mattison (43 - 45)

N°43

Mattison H, Shakhmatny Listok, 1926
Les Blancs jouent et font nulle.
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N°44

Mattison H, Shakhmatny Listok, 1927
Les Blancs jouent et font nulle.
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n° 45

Mattison H, Jaunakas Zinas, 1927
Les Blancs jouent et gagnent.
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Miette 47 : Qui quitte la partie, la perd

Le jeu

Qui quitte la partie, la perd.

Sommaire. - Le jeu des quatre coins. - Qui va à la chasse perd sa place.- Haine, routine, devoir. - Mari barbare. - Si on les écoutait. - Un mort qui se sauve.

Les enfants ont un jeu appelé les « quatre coins » nécessitant la présence de cinq personnes ; quatre d'entre elles occupent quatre places déterminées, la cinquième se tient au milieu en attendant que deux des quatre premières échangent leurs places; dans l'intervalle de l'échange, la cinquième tâche de prendre l'une des places momentanément abandonnée et dit : « Qui va à la chasse perd sa place ! »

C'est un peu ce qui se passe dans une partie où l'un des joueurs, voyant qu'il n'a plus chance de gagner, se retire; il quitte la partie, donc il a perdu. On dit de même, au figuré, à propos d'affaires que l'on ne suit pas avec soin et qui, négligées, sont compromises ou perdues. Il en faut déduire le conseil de garder sa place quand on y tient et de ne jamais l'abandonner si on veut la retrouver libre. Faute de quoi, on court la chance de se voir remplacé à son retour,

Car été comme hiver
Qui quitt' sa place la perd1.

L'application de ce proverbe souffre des exceptions : il peut arriver qu'on occupe une place ou une situation peu enviable et qu'on ait des motifs très valables pour la quitter au plus vite, tandis que d'autres ont un intérêt direct ou indirect à vous y maintenir. Ceux-là sont mus par des sentiments divers et guidés par des mobiles louables ou non : routine, devoir, etc.

Un exemple de routine : A l'issue d'une bataille, un fossoyeur enfouissait pêle-mêle tous les corps, quand un officier lui fait remarquer l'un d'eux remuant encore : « Ah! répond-il, on voit bien que vous n'avez pas comme moi l'habitude. Si on les écoutait, il n'y en aurait jamais de mort. »

Terminons par l'échantillon d'un scrupule légèrement exagéré chez un esclave du devoir.

Nous ne sommes plus à la guerre, mais en temps de peste, à la Martinique, ce qui n'est pas plus gai. Les malheureux habitants mouraient par centaines; on les inhumait au plus vite pour éviter la propagation plus rapide du fléau. L'un d'eux, comme tout à l'heure, ramassé trop vite, parvient à se dégager et se met à courir à toutes jambes. « Arrêtez ! arrêtez ! s'écrie le croque-mort en courant après lui, mon mort qui se sauve! »


1 Le Diner de Madelon, vaudeville de Désaugiers.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

Chemin faisant, page 162

J'aime beaucoup la politesse pour elle-même et pour tout ce qu'on y peut renfermer d'ironie.

Une femme trompée peut se consoler par la pensée que toute autre femme l'eût été à sa place.

Filles de la terre et de l'air, ô fleurs ! princesses par votre père, plébéiennes par votre mère, vous charmez toutes les castes, vous réjouissez tous les yeux.

Le piano a de beaucoup augmenté la valeur du silence. 1

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

1 Ceux qui suivent ce blogue ont maintenant la réponse à la question que je posais ici.

Lire le premier billet consacré à cette série.

dimanche 3 juin 2012

Chemin faisant, page 161

L'oubli de soi, le grand devoir !

N'imitez pas les gens qui vous aiment tout en vous heurtant; c'est dans la manière d'aimer qu'est le charme de l'affection.

Attends Dieu et sa justice : Il est, elle sera.

Un homme est toujours fier d'être pris pour un juge, une femme toujours flattée d'être prise pour une victime.

Heureux ceux qui n'ont la fierté qu'à la hauteur du mérite, et la parole qu'à la hauteur du courage.

Un domestique ne doit craindre que de manquer à son devoir ; n'en faites pas un courtisan de vos caprices.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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Étude 1




Mees W, 1957
Les Blancs jouent et gagnent.
Comment les Blancs peuvent-ils forcer la promotion sécuritaire d'un pion ?
Montrer la solution

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Miette 46 : À trompeur trompeur et demi

Le jeu

À trompeur trompeur et demi.

Si vous vendez à votre prochain ou si vous achetez de votre prochain, qu'aucun de vous ne trompe son frère. (Lévitique, 25,14.)



Sommaire. - Essai dangereux. - Subtile finesse. - Proposition du renard. - Contre-proposition du coq. - Les chiens ignorent la bonne nouvelle.
À trompeur trompeur et demi.

A regnard1, regnard et demi2,
Il n'est si fin regnard
Qui ne trouve plus finard3.

Quand on essaie de tromper, il peut fort bien arriver que l'on ait affaire à plus habile que soi et qu'on n'obtienne d'autre réussite que d'être trompé à son tour avec usure.

D'après La Rochefoucauld :

« La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges qu'on nous tend ; et l'on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres. »

Au surplus, voici une modeste petite fable qui expliquera la morale de ce proverbe :

Un renard, voyant des poules juchées, avec leur coq, dans une cour, tâchait de les attirer par de belles paroles :
« J'ai, dit-il, une bonne nouvelle à vous apprendre : c'est que les animaux ont tenu un grand conseil, et ont fait entre eux une paix éternelle. Descendez et célébrons cette paix de bonne amitié. »
Le coq, plus fin que le renard, se dresse sur ses ergots et regarde de tous côtés.
« Que regardez-vous ? dit le renard.
- Je regarde deux maîtres chiens qui s'avancent. »
Et renard de fuir à toutes jambes.
« Eh! dit le coq, pourquoi fuyez-vous? la paix est faite entre les animaux.
- Oh ! réplique le renard en se retournant, mais fuyant de plus belle, peut-être que ces deux chiens n'en savent pas encore la nouvelle. »

Voilà une bonne petite leçon de diplomatie.


1 Ancienne orthographe du mot « renard ».
2 et 3 Trésor des Sentences, de Gabriel Meurier.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

samedi 2 juin 2012

Chemin faisant, page 160

Il faut être plus indépendant de fond que de forme.

Le bruit des feuilles mortes, quelle douce mélodie !

J'étais heureuse quand je croyais à tous les yeux qui pleurent. O vie, pourquoi m'as-tu enlevé cette félicité!

Vigoureusement aimer, c'est vigoureusement vivre.

Croyez-moi, mes amies, n'invitez personne à votre enterrement : on en trouvera la morte plus charmante; on vous saura gré de cette attention.

Supporte ce que tu dois, aime qui tu peux.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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Miette 45 : Être le dindon de la farce

Le jeu

Être le dindon de la farce.

Sommaire. - Le sifflet et la « roue ». - Sur les tréteaux.

Vous êtes-vous parfois, au cours d'une promenade à la campagne, arrêté devant une troupe de dindons ? Vous êtes-vous amusé à siffler? Tout aussitôt les dindons de s'arrêter sur place, redresser la tête, prendre un air important et majestueux, étaler les plumes de leur queue et autrement dit, faire la roue, puis glousser éperdument.

Avaient-ils l'air assez sots et stupides !

C'est en souvenir de cette attitude que, dans les comédies ou farces du moyen âge, on dénommait pères-dindons, sur les tréteaux, les pères trompés et bernés par de vilains fils et de perfides valets.

Pour abréger et n'être pas moins bien compris on appelait tout court : les dindons de la farce, les personnages constamment bafoués au cours de la pièce.

Le nom en est resté à ceux qui sont dupes dans une affaire ; souhaitons qu'on ne puisse jamais dire de nous : il est le dindon de la farce.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

vendredi 1 juin 2012

Chemin faisant, page 159

Il est plus facile à la beauté d'être généreuse envers la laideur qu'à l'esprit de l'être envers la sottise.

Qu'il faut avoir aimé pour arriver à maudire !

Les gens qui pouvant se défendre se plaignent, sont des lâches !

Un bon serviteur m'édifie au moins autant qu'un bon maître.

Il ne faut pas jouer avec le défi des jeunes ni avec la lassitude des vieux.

Certaines indifférences sont des récompenses ; il faut bûcher ferme pour les mériter.

La crainte protège l'amour, comme la paupière les yeux.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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Miette 44 : La Fortune est aveugle

Le jeu

La Fortune est aveugle.

Sommaire. - Un pied sur une roue. - Bandeau sur les yeux. - Elle n'est pas sourde. - Caprice et fantaisie. - Fragilité. - Critiques sur critiques. - Injures sur injures. - Patience et résignation.

L'Allégorie représente la Fortune un pied sur une roue, « manière de courir pas commode du tout » ; et un bandeau sur les yeux, qui facilite encore sa marche en lui permettant de ne rien voir, d'aller à l'aveuglette et d'agir à tort et à travers.

Pendant qu'ils étaient en veine de générosité à son égard, les faiseurs de divinités et de mythologie auraient bien pu lui boucher en même temps les oreilles; ils lui auraient épargné le déplaisir d'entendre les appréciations que l'on débite sur son compte, propos plus désobligeants que flatteurs.

Le grief le plus sérieux qu'on lui oppose est la cécité.

« La Fortune est aveugle, et presque toujours ceux qu'elle embrasse deviennent aveugles comme elle ».1

La Fortune est aveugle, ouvre ou ferme sa main ;
Et puissant aujourd'hui, on ne l'est pas demain.2

On la traite, de capricieuse et de fantasque :

« L'on ne saurait s'empêcher de voir dans certaines familles ce qu'on appelle les caprices du hasard ou les jeux de la fortune : il y a cent ans qu'on ne parlait pas de ces familles, qu'elles n'étaient point. Le ciel tout d'un coup s'ouvre en leur faveur; les biens, les hommes, les dignités fondent sur elles à plusieurs reprises, elles nagent dans la prospérité. »3

« La Fortune distribue ses biens sans discernement. »4

De tous les vains mortels la Fortune se joue :
Aujourd'hui sur le trime et domain dans la boue.5

On lui reproche son peu de solidité.

« La Fortune est comme le verre, elle en a l'éclat et la fragilité », lui décoche Publius Syrus, trait que reprend à son compte le grand Corneille dans Polyeucte :

Toute votre félicité
Sujette à l'instabilité
En moins de rien tombe par terre ;
Et comme elle a l'éclat du verre
Elle en a la fragilité.6

Scarron, le mari de, Mme de Maintenon, qui, malgré ses infirmités, prenait la vie du bon côté et la voyait plutôt en rose, n'a que des injures au service de la Fortune :

« La Fortune est comme les grands seigneurs qui aiment mieux faire des libéralités que de payer leurs dettes ; elle ne donne rien aux gens de mérite, elle réserve toutes ses faveurs pour les ignorants et pour les sots. »

On pourrait croire que ses favoris, au moins, ont lieu de se féliciter de ses bienfaits; eh bien! pas du tout.

« Si haut que la Fortune élève un homme, elle l'exposera tant de maux qu'elle lui donne la puissance d'en faire».7

« La Fortune est le supplice de ceux qui ne l'ont pas, bien plus que la joie de ceux qui l'ont ».8

Quels regrets n'a-t-on pas de l'implorer et d'invoquer son secours!

Fortune, dont la main couronne
Les forfaits les plus inouïs,
Du faux éclat qui t'environne
Serons-nous toujours éblouis ?
Jusques à quand, trompeuse idole,
D'un culte honteux et frivole
Honorerons-nous tes autels ?
Verra-t-on toujours tes caprices
Consacrés par les sacrifices
Et par l'hommage des mortels?9

Le mieux est de prendre la Fortune comme elle est, et d'accepter ses fantaisies en philosophe.

« Il faut gouverner la Fortune comme la santé; en jouir quand elle est bonne, prendre patience quand elle est mauvaise, et ne faire jamais de grands remèdes sans extrême besoin. »10

Ainsi que le cours des années
Se forme des jours et des nuits,
Le cercle de nos destinées
Est marqué de joie et d'ennuis.

Pourquoi d'une plainte importune
Fatiguer vainement les airs ?
Aux jeux cruels de la fortune
Tout est soumis dans l'univers.

Ainsi de douceurs en supplices
Elle nous promène à son gré.
Le seul remède à ses caprices
C'est de s'y tenir préparé.11

On ne doit pas se le dissimuler, toutes ces réflexions proviennent d'esprits plus ou moins moroses, aigris et atrabilaires. Si la Fortune n'avait eu pour eux que des sourires, ils lui auraient certainement fait la risette à leur tour. Disons donc une bonne fois et de bonne foi la vérité vraie :

« La Fortune ne paraît jamais si aveugle qu'à ceux à qui elle ne fait pas de bien. »12


1 Cicéron.
2 Boursault.
3 La Bruyère, Les Caractères, chapitre VI, Des biens de fortune.
4 La Rochefoucauld, Maximes.
5 Fréville.
6 Polyeucte, tragédie (1640), acte IV, scène II.
7 Sénèque.
8 L. Bourdon.
9 J.-B. Rousseau, Ode, À la fortune.
10 La Rochefoucauld, Maximes,
11 J.-B. Rousseau, Ode à M. d'Ussé.
12 La Rochefoucauld, Maximes.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

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