Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

mercredi 18 janvier 2012

Citations quotidiennes 18.01.12

Les sorciers
lorsqu'ils font de terrifiantes conneries
on accuse toujours l'apprenti.
Jacques Prévert (Fatras, Livre de Poche n° 3253, p.158)

Il faut que vienne le temps de l'évidence. Dieu doit nous être montré comme deux et deux font quatre.
René Barjavel (La faim du tigre, Folio n° 847)

Le destin attend toujours au coin de la rue. Comme un voyou, une pute ou un vendeur de loterie : ses trois incarnations favorites.
Carlos Ruiz Zafón (L'ombre du vent, trad. François Maspero , p.250, Grasset, 2004)

[...] la vie d'un livre est aussi accidentée que celle d'une jolie femme.
Jules Richard (L'art de former une bibliothèque, p.126, Éd. Rouveyre & G. Blond, 1883)

[...] le kilt, pour n'importe quel homme, est un vêtement plein de surprises...
Sean O'Casey (Il est temps de partir, in Théâtre V, p.186, L'Arche, 1963)

Voir Au fil de mes lectures.

mardi 17 janvier 2012

Réflexions autour de mon Internet social

Depuis 1994, le web fait partie de ma vie. J’y passe quotidiennement plusieurs heures.

Twitter

J’y investis énormément de temps. C’est le réseau social qui fonctionne le plus pour moi. J’y trouve des gens intéressants qui m’apportent un «contenu» très riche. On peut presque dire que j’en suis drogué. Comparativement à bien d’autres twitteurs, je ne suis (follow) que peu de personnes (environ 200), mais elles sont triées sur le volet pour moi. Au début, je m’étais abonné, systématiquement, à tous ceux qui me suivaient. Mais je me suis rapidement rendu compte que les raisons d’être suivi ne sont pas nécessairement les mêmes que les raisons de suivre ! Toujours est-il qu’à un moment donné, j’ai fait du ménage. Je devrai sans doute en faire encore, car plusieurs de mes «contacts» sont maintenant inactifs.

Régulièrement, j’y trouve des ressources vraiment utiles pour mon travail et mes loisirs. C’est de la nourriture intellectuelle de grande qualité. Il m’arrive aussi parfois d’y tenir d’intéressantes conversations, et les lecteurs de ce blogue ont pu lire le compte rendu d’une de celles-ci.

Facebook


Bien sûr, comme tout le monde, j’ai un compte Facebook. Mais je ne le visite qu’une à deux fois par semaine.

J’y trouve des nouvelles de ma famille (proche et éloignée), de mes connaissances, de quelques collègues... En société, je n’ai aucun «smalltalk», comme disent les Anglais, et mon comportement dans Facebook reflète sans doute cette lacune. Parler de tout et de rien, connaître les voyages des uns, le restaurant préféré d’un autre, etc., me laisse plutôt froid. M’enfin, j’ai des nouvelles de mes «zamis» sans que je sois obligé de les voir... c’est déjà ça.

Google+


Je visite mon compte au même rythme que celui de Facebook. J’y trouve, encore là, peu d’intérêt, car j’ai déjà pris connaissance de la plupart de leurs propos via Twitter. Mais ma communauté, mes «cerclés», sont professionnellement intéressants, ce qui fait que je maintiens pour le moment mon compte. C’est comme si Google+ est le réseau social qui arrive trop tard. Je n’ai plus vraiment d’énergie à y mettre, et Twitter me nourrit suffisamment.

Le blogue


Ah ! mon blogue... Je le maintiens depuis août 2004. Mon blogue, c’est Gilles Jobin. C’est éclectique. C’est le journal des mes intérêts, de mes réflexions, de mes joies, de mes interrogations. C’est ma vie perso-publique.

Le blogue est, avec la danse sociale, la grande découverte de mes 10 dernières années. Pourquoi ? Parce qu’il m’aide à devenir ce que je suis. Parce que je me surprends moi-même. Parce que j’ose. J’ose penser, et le dire. J’ose aimer, et le montrer. Oui, j’ose.

Ce cadeau que je me suis offert, j’ai voulu l’offrir à plusieurs de mes connaissances ; mais, de toute évidence, il ne convient pas à tous. Ce n’est pas grave.

Je trouve juste très dommage que pas plus d’enseignants et d’intervenants du monde de l’éducation se l’offrent. Je comprends l’argument : écrire demande du temps. Oui, écrire, c’est se mettre à nu. Écrire, c’est s’ouvrir à la critique, pas toujours agréable. Écrire, c’est difficile. Bien attendu, dans la vie, faut savoir choisir ses combats.

Bloguer est l’une des plus belles activités intellectuelles de notre époque. Bloguer, c’est laisser une trace sur la planète virtuelle.

Bloguer, c’est s’aimer onaniquement, le manifester et l’assumer.

Je crois profondément que tous les êtres humains devraient avoir une base sur l’art du blogue. Un peu comme tous devraient savoir lire et compter, car bloguer c’est écrire pour crier qu’on existe.

Il faut dire que j’ai eu d’excellents modèles ; je pense à Mario Asselin, Jean-Pascal, Stéphane Allaire, Clément Laberge, François Guité. Les deux premiers bloguent toujours, les autres ont délaissé, préférant d’autres voies. Messieurs, je ne sais si vous passez toujours par ici, mais si c’est le cas, aujourd’hui je vous dis merci !

Mon agrégateur contient près de 200 fils. Aucun de journalistes, d’auteurs anonymes et de blogues très populaires. Je préfère la lecture de blogues personnels.

Sites Web


J’en visite fort peu. Ma navigation web passe presque exclusivement par les blogues, les liens Twitter et quelques sites de nouvelles.

J’ai bien sûr des sites dédiés à mes intérêts personnels, mais encore là, finalement, je constate que je ne les visite que fort peu. Cela fait des années que je n’utilise plus mes favoris. D’ailleurs, je trouve toujours bizarre un internaute qui navigue de cette façon. J’ai bien essayé de convaincre mes collègues de la grande utilité des fils RSS, mais personne n’a adhéré à ce mode de navigation.

Voilà mes webitudes en ce mois de janvier 2012.

Chemin faisant, page 18

La vraie tolérance consiste à voir large sans perdre la mesure.

On n'apprend pas à sentir, donc on n'apprend pas le tact.

Est-il plus facile de vaincre une antipathie que de maîtriser une sympathie ?

Une antipathie commune nous lie presque autant qu'une sympathie partagée

Une indiscrétion permise : la pénétration.

Il y a le littérateur et le littérâtre, comme il y a l'homme beau et le bellâtre.

Une des bonnes jouissances d'Adam : avoir pensé dans un monde tout neuf et tout silencieux.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

Citations quotidiennes 17.01.12

Le fond du nihilisme contemporain, je le surmonte en disant que s'il n'existe pas de fondement de certitude à partir duquel on puisse développer une connaissance vraie, alors on peut développer une connaissance comme une symphonie. On ne peut pas parler de la connaissance comme d'une architecture avec une pierre de base sur laquelle on construirait une connaissance vraie, mais on peut lancer des thèmes qui vont s'entre-nouer d'eux-mêmes.
Edgar Morin (Le complexus, qui est tissé ensemble, p.25, in La Complexité, vertiges et promesses, Le Pommier/Poche, 2006)

Fais-toi pardonner ta puissance par ta douceur : mérite d'être aimé ; redoute d'être craint.
Chilon (Le Lacédémonien) (Moralistes anciens, p.530, choix de Louis Aimé-Martin, Lefèvre et Chapentier, Paris, 1844)

Se contenter d'être heureux, c'est plafonner. Peut-être plafonner un peu bas.
Marcel Aymé (Les Maxibules (Ludovic, première partie), p.70, Gallimard/nrf, 1962)

[...] se montrer original, c'est en quelque sorte souligner la médiocrité des autres [...].
Ernesto Sabato (Le tunnel, trad. Michel Bibard, p.91, Éd. du Seuil, 1978)

Non, les divers fléaux, tant de maux nécessaires,
Dont le ciel en naissant nous rendit tributaires,
Dont l'homme ne peut fuir ni détourner les traits,
Ne sont rien près des maux que lui-même il s'est faits.
Antoine Marin Lemierre (La Veuve du Malabar, acte 1, sc. 3 (Le jeune Bramine), 1780)

Voir Au fil de mes lectures.

lundi 16 janvier 2012

Estéban et Gmail

Estéban a maintenant son adresse Gmail. Ça m'a permis de clavarder un peu ce matin, avant son départ pour l'école.
À sept ans et demi, j'espère qu'il pourra un jour avoir un accès permanent à l'Internet pendant qu'il est à l'école. Auquel cas, nous, ses magnifiques grands-parents, pourrons lui donner un coup de main à distance si jamais il le juge utile !

Inverser la formation

Dernier paragraphe trouvé dans un billet chez Thot Cursus :

Alors, faut-il former les enseignants aux Tice ou les laisser se former eux-mêmes ? Les deux, mon capitaine. la formation formelle pour un socle commun de compétences, l'autoformation pour la créativité, le goût de l'expérimentation, le partage d'expériences. Et, bien sûr, le développement de l'envie d'en savoir toujours plus.


À mon avis, c'est l'inverse qu'il faut faire : laisser les gens apprendre par eux-même comment mettre du gras dans un traitement de texte, comment se créer un compte Twitter, comment joindre une pièce à un courriel, etc. tout ça s'apprend très bien seul. Les livres pour les nuls (pédagogiquement bien faits) le démontrent.

Comme formateur au TICE, ce qu'il faut, c'est amener les apprenants à utiliser leur créativité, les amener à partager leurs expériences et leur donner le temps d'expérimenter. C'est directement en lien avec mon précédent billet sur la fonction enseignante.

C'est ce que je reproche aux formations sur le TBI : on «enseigne» où trouver la bibliothèque d'images, comment lever ou descendre le rideau, comment changer les couleurs du crayon... alors que tout ça, on le trouve dans la documentation. Pourquoi diable perdre un temps fou avec ces peccadilles ? Il me semble que l'apprenant pourrait prendre une journée pédagogique pour auto-apprendre le fonctionnement de base, non ?

Mais l'argument1 est toujours le même : comment voulez-vous apprendre à peindre si vous ne connaissez pas vos couleurs ? Et bien, continuez à apprendre vos couleurs ; moi je préfère peindre, partager ma peinture, et m'associer à des personnes que je juge assez compétentes pour m'aider à progresser dans ce que je suis ou dans ce que je pourrais être comme artiste.

1 J'entends aussi très souvent cet autre argument : « Lire la documentation ? Yack...! j'aime pas vraiment lire.... viens me l'expliquer à la place, ça va aller plus vite. »

Chemin faisant, page 17

Il n'est pas de grand cœur sans abandon, ni de grand caractère sans retenue.

Deux choses difficiles aux artistes, forcer le silence par le succès ou savoir s'en passer.

Pourquoi ne pas appeler le sexe masculin le sexe-loi ?

Un niais vit sans voir, un sot voit sans comprendre.

La justice a le droit de me faire souffrir et ne me laisse que celui de l'en louer.

Le souvenir est un cimetière où les morts se tiennent debout.

Ce qui glorifie le talent c'est qu'il est synonyme de persévérance.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

Lire le premier billet consacré à cette série.

Citations quotidiennes 16.01.12

[...] lorsqu'on nous assène une vérité, si nous n'en doutons pas, elle n'est plus une vérité.
Le doute fonde la vérité. Et ce fait paradoxal est fondamental.
Gérard Israël (Le mal d'incertitude (Marie de Solemne), p.47, Éd. Dervy, 2002)

De même que la notion de liquide, de solide ou de gaz est une notion macroscopique - avec un petit nombre de molécules, quelques unités, la question de savoir si elles forment un gaz ou un liquide n'a aucun sens -, de même la notion de mémoire perd sans doute son sens quand on a affaire à un petit nombre de neurones.
Bernard Derrida (Transitions de phases, p.226, in La Complexité, vertiges et promesses, Le Pommier/Poche, 2006)

[...] en proportion de leur nombre, les Écossais et les Irlandais - les Celtes - fournissent plus d'artistes. Mais c'est peut-être que , leur pays étant plus pauvre, ils consacrent plus de temps à penser au lieu de gagner de l'argent.
Pierre Mille (dans la préface du livre de Chesterton Le club des métiers bizarres, éd. Gallimard)

Mon coeur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le vôtre s'avise-t-il de n'être fait comme celui de personne ?
Marivaux (Le jeu de l'amour et du hasard, p.17, Éd. des Loisirs, 1947)

La femme la plus vertueuse est disposée favorablement pour ceux qui sont sensibles à sa beauté, la plus dévote pour ceux qu'elle induit en tentation.
Sénac de Meilhan (Considérations sur l'esprit et les moeurs in OEuvres philosophiques et littéraires, Vol. 1, p.207, Graphie moderne par Gilles Jobin, 1795)

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dimanche 15 janvier 2012

Miette 6 : Jeter des perles à un pourceau

La vue

Jeter des perles à un pourceau

Sommaire. — Gardez vos joyaux et vos fleurs. — Un goût contestable. — Il faut être impartial.

Voyez-vous de jolies perles mises en présence de ce gros, gras et sot animal, que l'on appelle pourceau ? Jugez un peu des idées que ce spectacle pourra bien éveiller dans son esprit.

Il perderoit bien ses joiaux
Qui les jetroit entre pourciaux.

Un bouquet composé des fleurs les plus belles et les plus odoriférantes n'aurait pas plus d'action sur son âme :

C'est folie de semer les roses aux pourceaux.

Qu'on l'appelle cochon, porc, ou pourceau, ses préoccupations sont autres que de charmer sa vue ou son odorat ; à tout il préfère la fange et va vous en donner la raison :

« Que fais-tu donc en ce bourbier
Où je te vois vautré sans cesse ?
Au pourceau disait le coursier.
— Ce que j'y fais ? Parbleu j'engraisse !1a »

Donner à quelqu'un une chose qu'il ne peut apprécier, mettre une oeuvre d'art sous les yeux d'un être grossier, traiter devant des ignorants de sujets qu'ils ne sauraient comprendre, faire des traits d'esprit devant des imbéciles, c'est « jeter des perles aux pourceaux ».

C'est donner des fleurs aux pourceaux2.

Les Romains disaient : margaritas ante porcos ; margarita signifie perle en latin.

Les Anglais ne pensent pas différemment :

" You must not throw pearls before the swine ".
« Vous ne devez pas jeter des perles devant les porcs. »

Tout écrivain qui se respecte, ayant le devoir d'être complet et impartial, rendons au pourceau ce qui appartient au pourceau et donnons de lui un portrait d'ensemble comprenant également ses qualités, celles-ci dussent-elles ne se révéler qu'après son trépas.

Quadrupède vorace et non moins indolent
Broie, à demi couché, la châtaigne et le gland :
Satisfait s'il se roule, et s'il gronde et s'il mange;
Et, mort, fait oublier qu'il vécut dans la fange !
Cet objet de dégoût est l'honneur, à la fois,
Et des banquets du pauvre et des festins des rois3.

1 Arnault.
a [GGJ] C'est tiré de la fable Le cheval et le pourceau de Antoine-Vincent Arnault
2 Scarron, Virgile travesti, livre VI.
3 J.-B. Lalanne, Les Oiseaux de la ferme.

Chemin faisant, page 16

Un titre ressemble à une perruque ; il faut qu'il soit posé droit.

Il est bien difficile d'être adroit dans le malheur, mais il n'est pas rare d'être maladroit dans le bonheur.

Comme toutes les courses, la vie est surtout difficile à finir.

Vous êtes un original pour tous ceux qui ne peuvent vous suivre.

On espère devant une jeune figure, mais on pense devant une vieille.

J'aime la fleur qui cherche son terrain, le baiser qui choisit sa joue.

Anne Barratin, Chemin faisant, Ed. Lemerre, Paris, 1894

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Citations quotidiennes 15.01.12

Le libraire pensait que croire c'était créer.
Régis de Sá Moreira (Le Libraire, p.59, Livre de Poche n°30619, 2004)

L'expérience prouve que les livres les plus sérieux se réduisent, quand on les analyse, à quelques citations de quelques phrases.
Edmond Lablénie (Montaigne auteur de maximes (Au lecteur), p.5, Société d'édition d'enseignement supérieur, 1968)

Le livre est la matérialisation précieuse d'une émotion, ou une chance d'en avoir une un jour, et s'en séparer ferait courir le risque d'un grave manque. Là où le collectionneur s'inquiète jusqu'à l'obsession des livres qu'il n'a pas encore, le lecteur enragé s'inquiète de ne plus avoir les livres, traces de son passé ou espoirs de son futur, qu'il a lus et qu'il relira peut-être un jour.
Jacques Bonnet (Des bibliothèques pleines de fantômes, p.33, Denoël, 2008)

[Le pendu] était froid, avec des taches vineuses à la racine des cheveux, et les bottes au bout de ses jambes [...] m'ont semblé vides comme des souliers de mendiants.
Antonio Lobo Antunes (L'ordre naturel des choses, trad. Geneviève Leibrich, p.216, coll. Points n° P691)

Ce qui importe, c'est de se connaître et de s'accepter ; c'est d'avoir sondé sa puissance, comme s'il s'agissait de celle d'un appareil, c'est de savoir le degré de son attention, les moments du jour où elle est dans son plein, les moments où elle cesse et où elle doit se refaire dans le repos, l'alternance ou la diversion. Cette courbe de notre durée intime devrait nous être présente, comme le sont les renseignements de la météo au pilote transocéanique.
Jean Guitton (Le Travail intellectuel, p.42, Aubier, 1951)

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samedi 14 janvier 2012

Qu'est-ce qu'un enseignant?

Il n'y a pas de troubles mathématiques. Il n'y a que des enfants troublés.
Stella Baruk



Ce billet de Missmath m'a donné à réfléchir. A-t-on besoin d'un enseignant classique pour enseigner la connaissance ? Le rôle d'un l'enseignant ne serait-il pas, tout simplement, d'aider un élève qui n'a pas compris une explication qui, elle, peut venir d'un peu partout ?

Il y a confusion des rôles et on doit, je crois, établir une distinction entre enseigner des connaissances et « faire comprendre ». Le didacticien fait abstraction de l'enfant-individu. Mais l'enseignant, qui a le p'tit Alex devant lui, doit comprendre pourquoi il ne comprend pas, alors même qu'il a reçu une explication universelle et didactiquement parfaite !

Je pense à mes récentes vidéos sur les opérations sur les entiers. J'y «enseigne» les concepts, mais à aucun moment je ne vérifie que l'auditeur a bien compris. En réalité, s'il n'a pas compris, j'ose espérer qu'il aura la bonne idée de venir me poser sa question ! Si vous avez un enfant de 8 ans à la maison, essayez de lui faire suivre la vidéo sur l'addition. Puis, posez-lui quelques questions pour vérifier ce qu'il a compris. Croyez-moi, c'est fascinant de suivre le raisonnement d'un enfant qui teste sa compréhension !

Pour ma part, j'ai eu la chance d'enseigner pendant 20 ans à l'éducation des adultes. Enseigner ? Non, pas vraiment. Car les élèves devaient lire la même théorie dans le livre ; mon rôle était de répondre à leurs questions. Oui, oui, pendant 20 ans, j'ai répondu à des questions. Bien sûr, quand tous les élèves viennent nous poser une question rendue à la même page du même bouquin, on se dit que l'explication du bouquin est pourrie ; auquel cas, on compense.

Généralement, la beauté de la chose vient du fait que c'est souvent à des endroits bien différents du livre que les élèves accrochent.

Et alors, le plaisir d'enseigner survient : pourquoi diable mon élève ne comprend-il pas l'explication pourtant didactiquement bien apportée dans son livre ? Le défi pédagogique n'est pas dans l'enseignement de la matière - ça, tout le monde peut le faire... parfois bien... parfois mal - mais dans la possibilité de « détroubler » un élève « troublé ».

C'est ainsi que je me suis rapidement aperçu que l'enseignement mathématique-trucs (du genre quand tu multiplies deux moins, ça donne un plus) ne fonctionne absolument pas. Répondre une telle ineptie à un élève qui ne comprend pas, c'est le violenter intellectuellement. C'est lui dire : « TA raison ne peut comprendre ça, alors tu n'as qu'à me croire. D'autant plus que je ne comprends absolument pas pourquoi tu bloques là ! La règle est tellement évidente ! ».1 Le rôle de l'enseignant, je le répète, est de comprendre pourquoi son élève ne comprend pas et de trouver la solution pédagogique pour l'amener à comprendre. Tout le reste est foutaise.

De comprendre le « trouble » et d'essayer de le dépasser, de le mater, voilà le plaisir de l'enseignement ! C'est d'ailleurs pourquoi j'ai toujours préféré enseigner en première ou deuxième secondaire. En effet, détroubler un élève qui ne comprend pas la loi du sinus est vraiment simple, mais détroubler un élève qui ne comprend absolument pas comment tracer les trois hauteurs d'un triangle scalène est beaucoup plus fascinant et stimulant. À mon sens, un bon pédagogue l'est pour tous les élèves, et non pas seulement pour les élèves forts !

Être capable de trouver la bonne explication pour détroubler l'élève en question, voilà le caractère remarquable d'un bon enseignant. Et c'est pourquoi je favorise grandement l'enseignement individualisé à l'enseignement de groupe. Dans le premier cas, il est clair que le prof ne peut enseigner les connaissances : il doit laisser ce rôle au livre. Dans le second cas, la matière devient de la bouffe de cafétéria où tous doivent manger à peu près la même chose dans la même heure.

J'aime bien Missmath... elle me fait réfléchir !

1 Vous voulez un autre exemple d'une horreur didactique ? Prenez un livre qui introduit les nombres entiers. Très souvent, on commence non pas par donner un sens à ces nombres, mais par les placer sur une droite numérique !
- Pourquoi diable faut-il placer les négatifs à gauche, demanderait un élève moindrement éveillé.
- Mais parce qu'ils sont plus petits, répondrait l'enseignant-truc.
- Ah oui ? et pourquoi sont-ils plus petits ?
- Et bien, parce que c'est ainsi !

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