Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

lundi 1 octobre 2012

De toutes les Paroisses, page 28

Tant il est beau le sommeil, que les gens qui dorment peu pardonnent difficilement à ceux qui dorment beaucoup.

Des preuves ! est-ce qu'on ne peut pas en fabriquer ?

S'il prend à un paresseux l'envie de travailler, c'est surtout le dimanche.

Être sobre dans le faux, c'est une distinction.

La parure demande l'occasion, qui finit par coûter plus cher qu'elle.

On excuse l'amant qui vous ruine ; on est sévère pour le mari qui, en travaillant, n'arrive pas à contenter nos caprices.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

dimanche 30 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 27

Où en serions-nous si les conseils ne nous laissaient toute notre liberté !

C'est surtout quand on moralise qu'il faut être court.

Il ne faut pas consentir aux bêtises : attendre qu'elles nous surprennent.

Ah ! cette molle, celte inquiétante rêvasserie ! ce n'est pas le beau rêve, c'est son brouillard.

Pitié ! le mot par lequel l'humanité avoue sa faiblesse.

Lève la tête, ce geste-là soulage !

On prend l'air grave, sans tromper la gravité.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

Promenade de septembre

Montage mis en ligne par Marie.

samedi 29 septembre 2012

Miette 75 : Les moutons de Panurge

L'expérience

Les moutons de Panurge.

Sommaire. - Judicieuse remarque. - Une vengeance qui donne la célébrité.

Panurge était observateur ; il avait remarqué la tendance des moutons à suivre aveuglément celui qui tient la tête du troupeau.

S'étant, lors d'un voyage en mer, pris de querelle avec le berger Dindenault, il lui acheta une de ses bêtes qu'il jeta, criant et bêlant, dans la mer; tous les autres moutons de sauter à leur tour par-dessus bord: « car vous sçavez, dit Rabelais, estre du mouton le naturel, toujours suivre le premier, quelque part qu'il aille. » Ainsi Panurge fut vengé et rendit célèbres les moutons qui portent désormais son nom, bien que ne lui ayant jamais appartenu.

Ne voit-on pas de tous côtés des moutons, qu'ils soient de Panurge ou autres, tous gens imitant servilement le voisin et faisant une chose parce que les autres la font; c'est leur seule raison, ils n'en sauraient avoir de meilleure; la profondeur de leur esprit, l'acuité de leur intelligence se bornent à suivre la foule par mode ou par snobisme : Imitatores, servum pecus, « imitateurs, troupeau servile », s'écriait Horace indigné.

Qu'un seul mouton se jette à la rivière,
Vous ne verrez nulle âme moutonnière
Rester à bord : tous se noieront à tas.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le monde n'est que franche moutonnaille,1

murmure le doux La Fontaine.


1 La Fontaine, L'Abbesse, conte.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

De toutes les Paroisses, page 26

Les souffrances de la modestie ne peuvent être comprises que d'elle seule.

Les heures hésitent encore, les minutes sont décisives.

Chez les ignorants, l'admiration est contagieuse : sans la comprendre ils la subissent.

De l'air, de l'air, et encore de l'air intellectuel ! Ah ! ne sentons pas le moisi !

L'habileté a toujours peine à cacher complètement sa queue.

On a beau s'enrubanner, comme le jambon de Mayence on ne vaut que son poids.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

vendredi 28 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 25

L'amour est sans rival, ce qui le rend si hardi.

Dieu a confié aux femmes le sort des larmes.

N'appréhende pas tant les peines, elles ont leurs forces; plutôt les joies, elles ont leur vertige.

On sort souvent bien triste de l'heure parfumée.

Que de choses redoutées on apprend à bénir!

On a toujours une exception pour soi-même.

La plupart des grands de ce monde n'entreront au ciel qu'à la main des petits.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

jeudi 27 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 24

Il faut permettre quelques négligences aux plumes fécondes, comme on excuse de manger trop vite les gros appétits.

L'encens n'est qu'à Dieu.

Le progrès chasse ce qui le précède en manant, non en gentilhomme.

Il est des fautes si bien mortes dans notre esprit que nous condamnons impitoyablement les pareilles chez les autres.

J'appelle bienfaiteurs tous ceux qui nous ont aidés à vivre, qui ont déridé nos heures noires en les réconfortant de leur bonté.

Aimer, c'est approcher de soi ; vénérer, c'est placer plus haut.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

Miette 74 : Rira bien qui rira le dernier

L'expérience

Rira bien qui rira le dernier.

Sommaire. - On rit d'un sot, on rit d'un sage. - Rabelais joyeux. - Supériorité du rire. - Une chute. - Le jeu des devinettes. - Le tour du prochain. - Apelle et Zeuxis.

Soyez toujours joyeux. (I. Thess., v. 16.)

« Il semble que l'on ne puisse rire que des choses ridicules : l'on voit néanmoins de certaines gens qui rient également des choses ridicules et de celles qui ne le sont pas. Si vous êtes sot et inconsidéré, qu'il vous échappe devant eux quelque impertinence, ils rient de vous : si vous êtes sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables, et du ton qu'il faut les dire, ils rient de même. »1

Mieulx est de ris que de larmes escrire
Pour ce que rire est le propre de l'homme,

a dit Rabelais; mais Rabelais était un joyeux compère qui prenait la vie du bon côté et entendait la mener gaîment, négligeant a priori ce qui aurait pu la rendre pénible ou attristante; il riait, riait sans cesse, comme Figaro, qui « se hâtait de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer ».

Le rire est généralement l'expression de la gaîté, il est parfois aussi la traduction spontanée d'un sentiment inconscient de supériorité passagère.

Quelqu'un tombe, on rit. Pourquoi ? Il y a peut-être une jambe cassée, un bras démis. Ce n'est pas cela qui provoque le rire; on n'y a même pas songé. Ce qu'on a constaté, sans réflexion, c'est qu'un de ses semblables était par terre et qu'on était debout; on est content, on est satisfait, on est supérieur au malheureux qui gît sur le sol, on rit, c'est le premier mouvement. Puis, comme on a bon coeur après tout, on l'aide à se relever, on le conduit chez le pharmacien, on ne rit plus. C'eût été un animal, un cheval qui fût tombé, on n'aurait pas ri du tout. L'homme, se considérant comme supérieur à la bête, n'a pas besoin de rire pour le constater.

On joue aux petits jeux, aux devinettes, aux charades; la personne, chargée de découvrir le mot, le proverbe ou le rébus, reçoit à ses questions les réponses les plus étranges, les plus baroques et, tout interdite, cherche et tâtonne. Plus son embarras est grand, plus on rit. Pourquoi? On sait, soi; on est dans le secret; on est supérieur au « chercheur », on rit.

Remarquez-le bien, une personne qui rit d'une autre ou de quelque chose se trouve à ce moment au-dessus de son niveau accoutumé et se décerne à elle-même ce témoignage de satisfaction. C'est toujours cela de pris.

La joie s'accentue, si on a joué un bon tour à son prochain; cela répond alors à un mobile moins généreux; il est prudent de se méfier dans ce cas-là, car le prochain pourrait vous rendre la pareille et rire à son tour. Alors rira bien qui rira le dernier.

Zeuxis et Apelle, deux peintres grecs, rivalisaient de talent et se plaisaient à se défier l'un l'autre sur plusieurs points de leur art.

Le défi vint à porter sur le naturel dans l'oeuvre. À celui des deux qui aurait le mieux réussi reviendrait la palme de la victoire.

Au jour dit, les tableaux apparaissent cachés sous une toile.

Celui de Zeuxis, découvert le premier, représentait des fleurs et des fruits, rendus avec une telle vérité que les oiseaux et les abeilles s'approchaient pour les picorer et butiner. Tout le monde pensait que l'artiste qui avait obtenu un tel degré de perfection serait le vainqueur de ce tournoi d'un nouveau genre et Zeuxis commençait à se réjouir.

Apelle, alors invité à produire son oeuvre, reste immobile le sourire aux lèvres.

Zeuxis, impatient, s'avance pour écarter le rideau ; mais à peine l'eut-il touché :

« J'ai perdu, dit-il, Apelle est mon maître! »

Le rideau était peint, et si merveilleusement que le grand peintre lui-même s'y était trompé.

Apelle fut proclamé vainqueur; ce fut lui qui rit le mieux en riant le dernier.


1 La Bruyère, chapitre XI, De l'homme.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

mercredi 26 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 23

Pourquoi certains défauts sont-ils si durs à effrayer?

Il me semble que les choses sont loin d'aller mieux depuis que les petits veulent en savoir plus que les grands.

On peut être coupable et encore coupable ; on ne devient méprisable que si l'on a cherché à tromper.

Le coeur est glorieux quand il s'est soumis : preuve que la tâche ne lui est pas facile.

La fécondité est divine : la manne ne tombait pas à cuillerées.

On prend l'habitude d'un air de mépris, comme on prend celle de croiser ses jambes.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

mardi 25 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 22

On ne court pas dans le progrès moral, on chemine.

Le rêve des moutons est sage, il se borne à leur prairie.

On vieillit avec grâce quand un reproche de jeunesse ne murmure pas derrière soi.

N'importe quelle liqueur ne vaut la soif, n'importe quel mets ne vaut l'appétit.

La paix est la meilleure partie de la joie.

Les mondains ne jugent pas, ils répètent et se répètent.

L'arrogance n'est pas plus le courage que la belle parole n'est la vertu.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

lundi 24 septembre 2012

De toutes les Paroisses, page 21

Régale quelquefois ton coeur: ne compte qu'après avoir donné.

Je plains la faiblesse comme je plains un orphelin.

La folie a quelquefois le coeur tendre, en nous délivrant de nous-mêmes.

Les jeunes filles riches ont perdu la modestie de leur argent. À qui la faute ?

On est fait les uns pour les autres, mais qu'il est quelquefois difficile de s'ajuster à certains types !

À grands pas vont les fous, à petits pas vont les sages.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

dimanche 23 septembre 2012

Miette 73 : Connais-toi toi-même

L'expérience

Connais-toi toi-même.

Sommaire. - Dans toutes les langues. - La maxime de Socrate. - Au temple de Delphes. - Avertissement d'un dieu. - Connu des autres et pas de soi. — De la grâce à la philosophie. - Faites ce que je dis, mais je ne le fais pas. - Qui se connaît? - Bonté de la nature.- Conclusion.

Aussi bien en grec qu'en latin et qu'en français, le γνωθι σεαυτον, le nosce te ipsum et le connais-toi toi-même ont été prônés comme le précepte le plus commun de la philosophie tant païenne que chrétienne.

Socrate adopta cette maxime, l'appliqua à ses disciples et la rendit justement célèbre au point de se l'être appropriée pour ainsi dire; elle figurait pourtant depuis longtemps déjà écrite en lettres d'or sur le fronton du temple de Delphes, consacré à Apollon.

Porphyre pense que cette sentence était un avertissement donné par le dieu pour nous faire parvenir à la connaissance de toutes choses. Qui se connaît, connaît aussi les autres ; car chaque homme, comme le remarque Montaigne, « porte la forme entière de l'humaine condition ».

Sénèque le tragique a développé cette belle maxime dans ces vers :

Illi mors gravis incubat
Qui, notus nimis omnibus,
Ignotus moritur sibi1,

vers que Nicole traduit ainsi presque mot à mot :

Qu'un homme est méprisable à l'heure du trépas,
Lorsqu'ayant négligé le seul point nécessaire,
Il meurt connu de tous et ne se connaît pas !

Mme Deshoulières, dont la réputation est parvenue jusqu'à nous surtout sous l'apparence du charme, de la délicatesse et d'une grâce essentiellement féminine, a parfois aussi sacrifié à la philosophie et à la morale, et ce n'est pas de ce côté qu'elle doit être le moins appréciée; je n'en veux comme exemple que les vers suivants, où elle exprime la même pensée qui nous occupe :

De ce sublime esprit dont ton esprit se pique,
Homme, quel usage fais-tu?
Des plantes, des métaux tu connais la vertu,
Des différents pays les moeurs, la politique,
La cause des frimas, de la foudre, du vent,
Des astres le pouvoir suprême,
Et sur tant de choses savant
Tu ne te connais pas toi-même !

« Se connaître est la première chose que nous enjoint la raison; c'est le fondement de la sagesse. Dieu, nature, les sages, tout le monde prêche l'homme à se connaître. Qui ne connaît ses défauts, ne se soucie de les amender; qui ignore ses nécessités, ne se soucie d'y pourvoir; qui ne sent pas son mal et sa misère, n'avise point aux réparations et ne court pas aux remèdes. »2

« Mais ce qui est bien étrange, c'est qu'étant si unis à avouer l'importance de ce devoir, les hommes ne le sont pas moins dans l'éloignement de la pratique. Car, bien loin de travailler sérieusement à acquérir cette connaissance, ils ne sont presque occupés toute leur vie que du soin de l'éviter. Rien ne leur est plus odieux que cette lumière qui les découvre à leurs propres yeux et qui les oblige de se voir tels qu'ils sont. Ainsi, ils font toutes choses pour se la cacher et ils établissent leur repos à vivre dans l'ignorance et dans l'oubli de leur état. »3

Cette préoccupation de la connaissance de soi-même a toujours hanté les penseurs, et, tout récemment, a séduit l'un de nos auteurs dramatiques4, qui en a fait le sujet d'une pièces5, dont la conclusion se résume dans ces trois mots délicieusement soupirés par l'interprète principale, Mme Bartet : « Qui se connaît? »

Pour finir sur un ton philosophique, nous citerons cette réflexion de La Rochefoucauld, expliquant avec une cruelle ironie le motif qui empêche l'homme de se connaître :

« Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous rendre heureux, nous ait aussi donné l'orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections. »

Quoi qu'il en soit :

Apprends à te connaître. Hélas! tel se croit sage
Qui n'est qu'un insensé; tel peut être savant
Dont la présomption fait l'unique talent.
La jeunesse a surtout ces défauts en partage.6


1 Thyeste, tragédie, acte II.
2 Pierre Charron.
3 Nicole.
4 Paul Hervieu.
5 Connaîs-toi, pièce en trois actes, en prose, représentée pour la première fois sur la scène de la Comédie Française, le lundi 29 mars 1909.
6 Pibrac.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

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