Maurice Druon
1918
  1. Tout homme est à soi-même son plus important souci. Chacun se sent unique, et l'est en effet, pour soi ; mais nul ne peut exister sans l'accord et la contribution des autres qui tous également sont, à leurs propres yeux, primordiaux et irremplaçables. Race de prioritaires, nous sommes dans la nécessité d'instituer une autorité arbitrale qui partiellement contente et partiellement contienne toutes ces exigences identiquement exclusives et mutuellement dépendantes. Le pouvoir, comme phénomène social, n'est jamais qu'une conséquence de la contradiction de nos fatalités.
    (Le pouvoir, p.9, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  2. Le pouvoir, de même que l'amour, l'art ou la découverte, prend ses racines dans la mort.
    (Le pouvoir, p.10, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  3. Du moment que le pouvoir peut être contesté, il est forcément consenti.
    (Le pouvoir, p.11, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  4. Qui dit équilibre dit menace qu'il se rompe. Aucune stabilité n'est jamais qu'équilibre.
    (Le pouvoir, p.12, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  5. Le fractionnement du pouvoir est la plus sûre manière d'en empêcher l'abus.
    (Le pouvoir, p.13, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  6. Tous les hommes critiquent le pouvoir, mais on n'en rencontre guère qui en contestent la nécessité.
    (Le pouvoir, p.13, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  7. Il est presque impossible de traiter du pouvoir sans traiter du savoir. Les formes diverses que peut prendre le gouvernement des hommes découlent en grande partie de l'idée qu'ils se font de l'univers.
    (Le pouvoir, p.17, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  8. Pour être convaincu que les hommes sont égaux en droits et en souffrances, il n'est pas besoin de longues démonstrations ; il suffit de voir des nourrissons alignés dans une maternité, et des vieillards mourir dans une salle d'hôpital. Cela devrait être inclus dans l'apprentissage du citoyen, et nul n'être admis à voter avant d'avoir assisté à une agonie.
    (Le pouvoir, p.19, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  9. Il n'y a ni grandeur ni sûreté à régner sur des esclaves.
    (Le pouvoir, p.22, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  10. La loi se réfère à des principes permanents ; la coutume ne se réfère qu'à des actes antérieurs. Pour suivre l'évolution d'une société, la loi peut être constamment revisée ; la coutume ne peut être que violée. La loi permet le progrès ; la coutume l'entrave.
    Les pouvoirs qui se réclament de la coutume, au lieu de se réclamer de la loi, doivent être tenus pour suspects.

    (Le pouvoir, p.26, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  11. La charité est un palliatif de l'injustice ; elle n'en est pas le remède. C'est un bon geste qui confirme un mauvais état. Les sociétés sont obligées d'ôter périodiquement la puissance aux gens qui font la charité, afin de restaurer la justice.
    (Le pouvoir, p.26, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  12. Les institutions d'une démocratie sont, comme une oeuvre d'art, faites d'autant de repentirs que d'invention.
    (Le pouvoir, p.29, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  13. C'est une chose courante, en notre siècle et nos pays, que d'entendre des gens déclarer : « Moi, je ne fais pas de politique... je ne m'intéresse pas à la politique... je me tiens en dehors de la politique... », comme s'ils se décernaient un brevet de sagesse ou d'honorabilité en refusant de participer aux affaires publiques.
    À Athènes, celui qui, dans une guerre civile, n'avait pas pris les armes avec un des partis était privé de ses droits civiques ; il perdait sa qualité de citoyen. Celle loi avait été formulée par Solon, pour éviter que, dans les conflits qui, souvent, divisaient l'État, « certains citoyens, par indifférence, ne s'en remissent au hasard des événements ».

    (Le pouvoir, p.30, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  14. Les gens qui se font une règle de prudence ou de mépris de ne pas participer à la politique ne doivent pas se plaindre si celle qu'on fait leur déplaît. Le gouvernement de l'État n'est pas un spectacle, et le refus d'y prendre part ôte tout droit de critique.
    (Le pouvoir, p.30, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  15. L'homme a besoin de se reconnaître et de s'admirer en de suprêmes représentations ; c'est une compensation aux renoncements qu'il doit consentir à la société. Il vit sa primauté par délégation. Le succès, la célébrité, la gloire sont une manière de pouvoir, puisque ce sont des primautés consenties par le suffrage de la foule.
    (Le pouvoir, p.33, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  16. L'ordre n'est que faux ordre qui se fonde sur la contrainte.
    (Le pouvoir, p.37, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  17. La liberté jamais ne mourut au fond des prisons.
    (Le pouvoir, p.38, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  18. C'est toujours sur une démission collective que les tyrans fondent leur puissance.
    (Le pouvoir, p.39, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  19. Un peuple est toujours responsable des actes de son gouvernement, et même de ceux commis à son détriment.
    (Le pouvoir, p.41, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  20. Une tradition, ce n'est jamais qu'un progrès qui a réussi.
    (Le pouvoir, p.42, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  21. Tout privilège qui cesse d'être la contrepartie d'un service rendu à la collectivité finit par détruire ceux qui le détiennent.
    (Le pouvoir, p.43, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  22. Le pouvoir fait l'Histoire ; la loi fait la Civilisation.
    (Le pouvoir, p.44, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  23. Demi-dieu fragile et menacé, chaque homme est partagé entre une volonté de suprématie et une recherche de protection. C'est pourquoi la plupart s'accommodent assez bien d'un demi-pouvoir sur des employés, des subalternes, des élèves, une famille, demi-pouvoir qu'ils exercent sous l'autorité protectrice de la loi et de l'État.
    (Le pouvoir, p.48, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  24. Souvent les gens qui accèdent au pouvoir déclarent qu'ils ne le voulaient point, qu'on leur en a fait une obligation, qu'ils ne pouvaient se dérober à ce devoir... C'est merveille, vraiment, qu'ils se croient doués d'assez de force d'âme pour exercer la puissance, alors qu'ils n'en ont pas suffisamment pour la refuser.
    (Le pouvoir, p.49, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  25. [...] l'armée, contrairement à ce qu'on croit, n'est pas une école de pouvoir ; c'est bien davantage un refuge pour les enfances inachevées. Il n'en sort que par rarissime exception un homme d'État.
    (Le pouvoir, p.52, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  26. Trop longtemps porté, le casque déforme la tête.
    (Le pouvoir, p.53, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  27. S'imposer sans proposer n'est que funeste orgueil.
    (Le pouvoir, p.53, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  28. Aimer un être, c'est lui accorder une préférence, lui reconnaître une primauté, donc un pouvoir. Être aimé, c'est se voir reconnaître cette prépondérance. Nos rapports amoureux sont des rapports de puissance à puissance.
    (Le pouvoir, p.57, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  29. De toutes les activités humaines, le pouvoir est celle où l'on voit le plus de personnes médiocres accomplir d'éclatantes carrières. Cela tient de ce qu'il existe dans la société un certain nombre de fonctions de gouvernement qui doivent être tenues continûment, et qu'il ne se trouve pas toujours assez d'hommes supérieurs pour les occuper.
    (Le pouvoir, p.61, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  30. Veiller constamment à nous faire aimer de ceux qui nous servent est une des formes les plus subtiles du combat pour la puissance.
    (Le pouvoir, p.74, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  31. Qui veut s'attacher des dévouements passionnés doit veiller à constamment surprendre. Car il s'agit d'occuper l'esprit d'autrui, et l'on n'y parvient jamais mieux qu'en y installant la curiosité et l'incertitude.
    (Le pouvoir, p.74, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  32. Les hommes au pouvoir ne doivent jamais attendre que les sentiments qu'on leur témoigne soient totalement désintéressés. Les gens, lorsqu'ils s'inclinent devant eux, cherchent toujours sur le tapis quelque miette de puissance à y ramasser.
    (Le pouvoir, p.78, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  33. Savoir distinguer la servilité de l'obéissance est un des rudiments de l'art de gouverner.
    (Le pouvoir, p.78, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  34. Les hommes perdent en pureté ce qu'ils gagnent en puissance. Une source, si transparente soit-elle, ne peut éviter, lorsqu'elle devient fleuve, de charrier des boues et des limons.
    (Le pouvoir, p.78, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  35. Marcher devant le troupeau ne signifie jamais qu'on cesse d'en faire partie.
    (Le pouvoir, p.80, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  36. À gouverner les hommes de trop haut, on perd l'habitude de les regarder
    (Le pouvoir, p.82, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  37. Mais qui n'a pas souhaité, au moins une fois, voir la mort frapper par priorité un de ses semblables, qui n'a rêvé de brusques disparitions autour de lui pour être délivré d'une hostilité, d'une contradiction, d'un obstacle, d'une crainte, d'un remords ? Il n'est pas d'homme qui n'ait été un meurtrier en imagination. Et combien seraient capables, s'ils disposaient d'un pouvoir réellement absolu, de résister à la tentation d'effacer les vies qui leur sont à gêne ?
    (Le pouvoir, p.83, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  38. Les soumissions trop aisées doivent toujours être tenues pour suspectes.
    (Le pouvoir, p.85, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  39. La nature est pour l'homme école de sagesse, et qui veille aux moissons sait le prix de la paix.
    (Le pouvoir, p.86, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  40. L'une des qualités les plus nécessaires à l'exercice du pouvoir, en même temps que la plus rarement répartie, est l'aptitude à distinguer le difficile de l'impossible.
    (Le pouvoir, p.87, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  41. Il est toujours plus facile d'être un révolté que d'être une chef.
    (Le pouvoir, p.87, Hachette (Notes et maximes), 1964)
     
  42. Tout homme qui possède ou cherche à acquérir une conception générale des relations humaines est amené à sans cesse ajuster sa pensée ; et plus nécessairement doit effectuer ce constant ajustement celui qui, par consentement de ses semblables, a pour fonction de présider à leurs rapports et à leur collective destinée.
    L'exercice du pouvoir est, d'abord, un exercice de l'esprit.

    (Le pouvoir, p.94, Hachette (Notes et maximes), 1964)