Philippe Sollers
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| Les Folies Françaises |
| | Éditions Gallimard/ Nrf, 1988. |
C’était le printemps, et je m’ennuyais. Je ne m’attendais pas au retour de Madame. Je l’appelle ainsi depuis notre rapide aventure il y a dix-huit ans. Madame m’aimait un peu, moi aussi. Elle fut enceinte. « Je veux garder l’enfant », dit-elle. « D’accord, dis-je, mais pas d’histoire. – Bien sûr », dit Madame. Elle accoucha d’une fille. « Je l’appelle France, dit-elle, vous n’y voyez pas d’inconvénients ? » A l’époque, j’étais anarchiste : ce choix me parut sur toute la ligne un défi et une réfutation de mes convictions. « Bonne chance », dis-je. Madame disparut.
Allons vite à l’essentiel : Madame était riche. Son père était banquier, elle alla vivre à New York. Elle se maria, se démaria, se remaria, fit encore deux enfants (deux garçons), je recevais de temps en temps des nouvelles à travers des amis. Elle passa de New York à Genève. Le premier mari (un Américain) avait reconnu France avant de s’éclipser à son tour. De mon côté, j’avais ma vie, plutôt convulsive, en somme.
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Fiodor M. Dostoïevsky
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| Le Crocodile
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| Trad. André Markowicz
| Babel 428
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Ohé, Lambert ! Où est Lambert ? As-tu vu Lambert ?
I
Ce treize janvier de notre année mil huit cent soixante-cinq, à midi et demi, Eléna Ivanovna, épouse d'Ivan Matvéïtch, un docte ami, collègue et, en partie, lointain parent à moi, exprima le désir de regarder le crocodile qu'on exhibait contre un prix affiché dans le Passage. Ayant déjà en poche son billet de sortie (moins pour maladie que pour curiosité intellectuelle) en vue d'un voyage à l'étranger, se considérant donc déjà comme en congé de son service et se trouvant, ce matin-là, libre comme l'air, Ivan Matvéïtch, loin de mettre le holà sur ce désir irrépressible qu'exprimait son épouse, s'enflamma lui-même de curiosité. « Une idée magnifique, dit-il, tout content, allons visiter le crocodile ! Nous qui nous préparons à voir l'Europe, ça ne nous fera pas de mal de faire connaissance encore sur place avec les aborigènes qui la peuplent » [...]
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Thomas Bernhard
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| Béton |
| Trad. Gilberte Lambrichs | Gallimard |
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De mars à décembre, écrit Rudolf, alors qu'il me fallait, cela doit être dit dans ce contexte, prendre de grandes quantités de prednisolon afin de combattre ma troisième crise aiguë de morbus boeck, j'ai rassemblé tous les livres et les écrits possibles de et sur Mendelssohn Bartholdy, j’ai visité toutes les bibliothèques possibles et imaginables afin de connaître à fond mon compositeur préféré ainsi que son oeuvre, telle était mon ambition, avec le zèle le plus ardent pour une entreprise telle que la rédaction d'un assez gros ouvrage irréprochablement scientifique qui, de fait, m'avait inspiré la plus grande appréhension durant tout l'hiver précédent, mon propos avait été d'étudier avec le plus grand soin tous ces livres et ces écrits et, seulement ensuite, enfin, après cette étude approfondie adaptée au sujet, précisément le vingt-sept janvier à quatre heures du matin, de pouvoir aborder ce travail qui, du moins je le croyais, laisserait loin derrière lui l'ensemble de mes écrits publiés ou non, concernant ce qu'on appelle la musicologie, travail projeté depuis dix ans déjà mais jamais encore accompli jusque-là, après […]
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