[...] lire est une obscénité bien douce. Qui peut comprendre quelque chose à la douceur s'il n'a jamais penché sa vie, sa vie tout entière, sur la première page d'un livre ? Non, l'unique, la plus douce protection contre toutes les peurs c'est celle-là - un livre qui commence. (A. Baricco, Châteaux de la colère, trad. Françoise Brun, p.82, Points P373)

Gilles G. Jobin
Buckingham, QC, Canada
Dernière mise à jour : 13 février 2008
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Épigraphe

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(in-si-pit). n. m. invar. (1887, LITTRÉ  mot lat., 3e pers. sing. indic. de incipere, « commencer »). Se dit des premiers mots d'un manuscrit, d'un livre...
[Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Tome Troisième, 1963. Paul Robert, p.687]

La collection répertorie actuellement
765 œuvres de 435 auteurs

Elfriede Jelinek
Lust
Trad. Yasmin Hoffmann et Maryvonne Litaize Points/Seuil n° P151
Des voilages se tendent entre la femme dans son habitacle et les autres qui possèdent aussi des maisons particulières et des particularités. Les pauvres eux aussi ont leurs demeures où sont réunis leurs visages avenants, seule la ligne de partage est éternellement la même. Restant à leur place ils s'endorment et marquent ainsi leurs liens avec le directeur qui, souffle vivant, est leur père éternel. Cet homme qui les abreuve de sa vérité comme de son souffle - telle est l'évidence de son règne -, voici qu'il en a assez des femmes au point de crier haut et fort qu'une seule lui suffit, la sienne. Il est ignorant comme les arbres à l'entour. Il est marié, c'est un contrepoids à ses amusements. Les deux époux ne rougissent pas l'un devant l'autre, ils rient, ils sont tout l'un pour l'autre et l'ont toujours été.
En ce moment le soleil d'hiver est petit et déprime toute une génération de jeunes Européens qui grandit ici ou vient y faire du ski. Les enfants des ouvriers papetiers : eux, le monde, ils pourraient le connaître à six heures du matin quand ils se rendent à l'étable et se muent en cruels étrangers pour les bêtes. La femme part se promener avec l'enfant. À elle seule elle vaut plus ici que la moitié de tous les corps réunis, l'autre moitié travaille à la papeterie sous les ordres du mari, une fois que la sirène a poussé son cri.


Christian Bobin
Louise Amour
 Gallimard
J’étais tombé amoureux de Louise Amour avant de la connaître : son nom, plus aveuglant pour moi que la clarté laiteuse des roses trémières ou que la pellicule d’or dont les moines recouvraient le bois de leurs icônes, était apparu à côté du mien sous la rubrique «Senteurs» du magazine Rosiers de France, revue confidentielle à laquelle m’avait abonné ma passion pour cette fleur. Nos deux noms, séparés par une simple virgule, s’avançaient vers le lecteur comme deux mariés sous une voûte de papier glacé. Il était écrit que Louise Amour, créatrice de parfums aussi renommés que Jamais ou Absente, venait d’en inventer un nouveau nommé Madone, en s’inspirant d’un de mes livres. J’étais présenté comme un jeune penseur plein d’avenir. Il n’y avait pas de photographie de Louise Amour dans ce journal, mais l’éclat discrètement ensauvagé de son nom me fascina plus qu’une image.


Abbé Antoine François Prévost
Manon Lescaut
 Classiques Français
Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ six mois avant mon départ pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait quelquefois à divers petits voyages, que j'abrégeais autant qu'il m'était possible. Je revenais un jour de Rouen, où elle m'avait prié d'aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin par Évreux, où je couchai la première nuit, j'arrivai le lendemain pour dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris, en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d'une mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les chevaux, qui étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de fatigue et de chaleur, marquaient que ces deux voitures ne faisaient qu'arriver. Je m'arrêtai un moment pour m'informer d'où venait le tumulte [...]