[...] lire est une obscénité bien douce. Qui peut comprendre quelque chose à la douceur s'il n'a jamais penché sa vie, sa vie tout entière, sur la première page d'un livre ? Non, l'unique, la plus douce protection contre toutes les peurs c'est celle-là - un livre qui commence. (A. Baricco, Châteaux de la colère, trad. Françoise Brun, p.82, Points P373)

Gilles G. Jobin
Buckingham, QC, Canada
Dernière mise à jour : 13 février 2008
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Épigraphe

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(in-si-pit). n. m. invar. (1887, LITTRÉ  mot lat., 3e pers. sing. indic. de incipere, « commencer »). Se dit des premiers mots d'un manuscrit, d'un livre...
[Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Tome Troisième, 1963. Paul Robert, p.687]

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765 œuvres de 435 auteurs

Lester Del Rey
Le Onzième commandement
Trad. Charles Canet
Le livre de poche n° 7010
LA Terre n'avait délégué ni fanfare tonitruante ni foule en délire pour fêter le retour de Boyd Jensen sur le monde de ses ancêtres. En cette année 2190, l'Église éclectique catholique américaine enseignait toujours la parabole du Fils prodigue, mais le veau gras ne courait pas les rues, et, en dehors de celles destinées à réchauffer le zèle des fidèles, on était chiche en fêtes. Envahi par les mauvaises herbes, le terrain d'atterrissage était en principe interdit aux laïcs. L'approche silencieuse du petit astronef autopiloté n'avait eu pour témoins qu'un prêtre flanqué de deux moines terrorisés.
La trappe de soute du vaisseau était maintenant ouverte, et les moines, qui portaient le grossier froc rouge des convers, transféraient nerveusement la cargaison sur un chariot à vapeur. Le prêtre, élégamment vêtu d'une soutane à la coupe irréprochable, de la couleur verte caractérisant son état, inventoriait les papiers que contenait une serviette arrivée avec l'appareil. Il jetait de temps à autre un rapide coup d'oeil en direction du sas principal du vaisseau, tout en s'efforçant de masquer l'intérêt qu'il éprouvait pour la personne du passager.
À l'intérieur de la cabine, Boyd Jensen boutonna la longue pèlerine qu'on l'avait prié de revêtir, saisit la valise qui contenait tous ses biens et descendit l'échelle conduisant au sas. Pour un homme né sur Mars, il était de petite taille : un mètre quatre-vingt-deux à peine, qu'une légère voussure tendait encore à rogner. Avec sa silhouette gauche et dégingandée, ses mains et ses pieds disproportionnés, il faisait penser à un adolescent en pleine crise de croissance, mais son visage reflétait la maturité que lui conféraient ses trente ans. [...]


Fiodor M. Dostoïevsky
L'Éternel Mari
Trad. Boris de SchloezerFolio n°97
VELTCHANINOV

L'été arriva, et Veltchaninov, contre toute attente, resta à Pétersbourg. Le voyage qu'il avait projeté dans le midi de la Russie ne put se faire, et quant à son procès, on n'en voyait pas la fin. Ce procès, au sujet d'une terre, prenait une tournure très fâcheuse. Il paraissait assez simple, et son issue presque indiscutable trois mois auparavant; mais, brusquement, tout se gâta. « Et en général, tout va de mal en pis. » Souvent maintenant Veltchaninov se répétait cette phrase. Il avait un avocat habile, cher, connu et ne regardait pas à la dépense. Mais l'impatience et une sorte de méfiance inquiète l'incitèrent à intervenir lui-même dans son affaire : il rédigeait des projets que l'avocat jetait tous au panier; il courait les administrations, s'informait sans cesse et ne faisait probablement que retarder les choses. L'avocat, du moins, s'en plaignait et insistait pour qu'il allât à la campagne; mais il ne pouvait se résoudre à partir, fût-ce même aux environs de la ville. La poussière, la chaleur étouffante, les nuits blanches de Pétersbourg, si énervantes, voilà ce dont il jouissait à la ville. Il n'avait pas eu de chance non plus avec son appartement, situé quelque part près du Grand Théâtre et qu'il avait loué depuit peu : « Rien ne réussit ! » Son hypocondrie s'aggravait de jour en jour ; d'ailleurs, il y était enclin déjà depuis longtemps.
C'était un homme qui avait beaucoup et largement vécu. Il était loin d'être jeune, trente-huit ou trente-neuf ans même, et cette « vieillesse », comme il disait, avait surgi [...]



Félix Leclerc
Moi, mes souliers
 FIDES
Comment, jeune lièvre de campagne que j'étais, l'occasion me fut donnée d'aller à Québec pour la première fois de ma vie et de prendre connaissance avec cette jolie ville sise sur un cap.

J'étais en haut dans ma chambre à m'ennuyer, comme font les lièvres quand ils s'ennuient.
Mon parrain, un original d'une savane de Québec, était notre hôte depuis deux jours. Allongé en bas près du feu, il écoutait mes parents lui expliquer que je ne retournerais plus au collège, à cause d'un détail: le manque d'argent.
Il pria qu'on me fît descendre, me déclencha une claque sur l'oreille et me dit: «Flanc-mou, je t'amène en vacances avec moi pour deux semaines. Fais ton baluchon.»
C'était une invitation à quitter mon trou pour visiter le sien creusé en pays d'histoire, près d'un énorme pont tombé deux fois, aux abords duquel, disait-il, affluent des animaux de tous les pays du monde dans l'espérance de le voir tomber une troisième.