[...] lire est une obscénité bien douce. Qui peut comprendre quelque chose à la douceur s'il n'a jamais penché sa vie, sa vie tout entière, sur la première page d'un livre ? Non, l'unique, la plus douce protection contre toutes les peurs c'est celle-là - un livre qui commence. (A. Baricco, Châteaux de la colère, trad. Françoise Brun, p.82, Points P373)

Gilles G. Jobin
Buckingham, QC, Canada
Dernière mise à jour : 13 février 2008
Au fil de mes lectures
Épigraphe

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(in-si-pit). n. m. invar. (1887, LITTRÉ  mot lat., 3e pers. sing. indic. de incipere, « commencer »). Se dit des premiers mots d'un manuscrit, d'un livre...
[Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Tome Troisième, 1963. Paul Robert, p.687]

La collection répertorie actuellement
765 œuvres de 435 auteurs

Halldor Laxness
Lumière du monde
Trad. Régis Boyer Aubier/Unesco
I
Révélation de la divinité
1.

Il est là, en bas de la ferme, parmi les huîtriers et les oiseaux des sables, il regarde le va-et-vient des vagues. Peut-être cherche-t-il à s'esquiver. C'est un enfant adopté ; aussi, la vie de son coeur est-elle à part, il est d'un sang différent, il n'est pas apparenté aux autres, il ne fait partie de rien, il est en dehors, c'est souvent le vide autour de lui, il y a bien longtemps qu'il s'est mis à désirer d'indéfinissables consolations. Cette étroite baie avec ses vagues légères sur le sable, ses petits coquillages bleus, ses rochers d'un côté et son promontoire vert de l'autre, elle a toujours été son amie. Elle s'appelle Ljosavik.

N'a-t-il donc eu personne à qui recourir, nul n'a-t-il été bon pour lui, en dehors de cette petite baie ? Non, personne. Personne de carrément mauvais non plus, au point qu'il eût eu à craindre pour sa vie, cela ne s'est produit qu'ensuite. Quand on le tourmentait, c'était surtout par jeu, la difficulté était de savoir comment prendre la chose. Quand on le fouettait, c'était par nécessité, c'était justice. En revanche, bien des choses lui étaient égales, Dieu soit loué. Par exemple, Jonas, le frère aîné, qui possédait des moutons et une part dans un bateau de pêche, avait jeté une bassine pleine d'eau sur sa propre mère, Kamarilla, la maîtresse de maison, un soir, alors qu'elle descendait l'escalier ; lui, ça lui avait été égal. Mais quand le plus jeune des frères, Just, qui possédait pareillement des moutons et un bateau, s'amusait à lui tirer les oreilles parce qu'il était tellement amusant de voir ce que le petit bonhomme pourrait supporter, cela ne lui était pas égal, malheureusement. Au printemps, ils creusaient des trous dans la berge du fleuve, en amont, et y attrapaient des truites ; ensuite, ils jetaient sur le gamin qui se promenait sans malice le poisson vivant en disant : il mord ! Alors, il prenait peur. Et cela les amusait. Le soir, ils mettaient une de ces sacrées truites dans un vieux baquet à côté de son lit. Il avait l'impression d'avoir le diable dans le baquet. La nuit, quand, saisi d'une angoisse mortelle, il essayait de se couler au bas de sa couche pour se réfugier auprès de sa mère adoptive, ils disaient : « La truite va sauter du baquet, elle va te mordre ! »



André Dhôtel
Le train du matin
 Folio n°3988
La route, après les maisons, se perdait dans la nuit commençante.
- Suppose que..., dit Paticart.
- Suppose que quoi? demanda Rinchal.
- Suppose que je fasse un champ de carottes l'année prochaine. Je vends les carottes et j'achète une machine à laver pour la maison. À crédit bien entendu.
- À condition que t'aies fini de payer pour ta télévision.
- Je me fous de la télévision. Je ne la regarde pas dans les beaux jours la télévision.
- Faut quand même payer, assura Rinchal.
- Toujours payer! s'exclama Paticart.
Ils poursuivirent leur chemin. En vérité ils faisaient seulement quelques pas sur la route. Tandis que leurs femmes se débattaient avec les enfants qui ne voulaient pas aller se coucher, Rinchal et Paticart discutaient dans le soir de ce début d'été. Ils habitaient deux pavillons voisins à Bermes, qui est un village interminable si l'on va vers Aigly. Mais du côté de [...]


Julien Green
Mille chemins ouverts
 Le livre de poche n° 3485
« DEMAIN au front ! » Cette rumeur circulait du matin au soir pour être démentie le lendemain. Le coeur nous en battait, parce que nous n'avions pas l'idée la plus vague de ce que pouvait être le front, et cela faisait vingt lettres dans lesquelles vingt garçons d'Amérique annonçaient à leurs familles la nouvelle que la censure caviardait vingt fois. Nos voitures d'ambulances attendaient patiemment le long de la rue principale de Triaucourt, et peu à peu l'ennui nous démoralisait.
Ces jours comptèrent dans ma vie. J'avais quitté mes camarades de rhétorique pour me trouver au milieu d'un nouveau groupe de garçons à peine plus âgés, mais bien différents. Leur langage n'était pas le même. Ils parlaient ouvertement de leurs bonnes fortunes parisiennes ou de leurs villes natales qu'ils ne cessaient de regretter, or, les femmes qu'ils avaient eues ne m'intéressaient pas et j'ignorais à peu près tout du pays dont ils vantaient le charme et surtout, je dois le dire, le confort. Ils étaient tous en effet du Nord ou de l'Ouest et j'étais le seul à pouvoir me dire du Sud. J'étais de plus le seul catholique. Quand, de questions en questions, ils apprirent que, né en France, à Paris, la ville du plaisir, la capitale de tous les péchés, je n'avais jamais mis le pied aux États-Unis, ils multiplièrent les interrogatoires, mais je ne comprenais rien à leur curiosité, car ce qui leur paraissait anormal dans mon cas, je le trouvais si naturel que je n'y songeais pas.