Tahar Ben Jelloun
|
| Eloge de l'amitié, ombre de la trahison |
| | Seuil |
L'amitié est une religion sans Dieu ni jugement. Sans diable non plus. Une religion qui n'est pas étrangère à l'amour. Mais un amour où la guerre et la haine sont proscrites, où le silence est possible. Ce pourrait être l'état idéal de l'existence. Un état apaisant. Un lien nécessaire et rare. Il ne souffre aucune impureté. L'autre, en face, l'être qu'on aime, est non seulement un miroir qui réfléchit, c'est aussi l'autre soi-même rêvé.
L'amitié parfaite devrait être une sorte de solitude heureuse, expurgée de sentiment d'angoisse, de rejet et d'isolement. Ce n'est pas une simple histoire de double où l'image de soi serait passée par un filtre, un examen qui en grossirait les défauts, les manques et en réduirait les qualités. Le regard de l'ami devrait nous livrer notre propre image avec exigence. L'amitié se tiendrait alors dans cette réciprocité sans faille, guidée par le même principe d'amour : le respect qu'on se doit à soi-même pour que les autres nous le rendent, naturellement.
|
|
|
Jean-Marie Le Clézio
|
| La Fièvre |
| | Gallimard |
La fièvre
Pour tout dire, Roch était plutôt le genre de type à omoplates saillantes ; pas tellement grand, il avit un squelette qu'on voyait partout sous la peau, spécialement au niveau du thorax où les côtes dessinaient une série d'arcs de cercle. Des épaules, des coudes et des genoux pointus, quelques muscles qui ressemblaient à des tendons, et surtout une longue face famélique, au nez crochu, aux yeux enfoncés et aux joues creuses, accentuaient cet air général de caricature. Il n'était pas laid pourtant, on pouvait même à la rigueur le trouver beau en dépit de sa maigreur singulière. Quand il marchait, Roch balançait ses bras, à contretemps, ce qui disloquait le rythme de ses jambes. Il ne riait jamais, sauf un léger sourire qui était là en permanence sur ses lèvres, comme s'il y avait une plaisanterie qu'il n'arrivait pas à oublier. Il parlait vraiment peu, de sorte qu'on ne pouvait rien dire de sûr à ce sujet. Il ne buvait pas, et fumait de temps à autre une cigarette américaine. Personne ne le connaissait vraiment, pas même sa femme Elisabeth, et on ne lui trouvait pas d'amis. Il travaillait chaque après-midi et chaque soirée dans un bureau de renseignements pour le compte de la compagnie de voyage Transtourisme. Cela lui laissait la matinée de libre, et il en profitait de diverses manières suivant la saison. L'hiver, en dormant, l'été, en allant à la mer.
|
|
|
Milan Kundera
|
| La lenteur
|
| | Folio, n° 2981
|
L'envie nous a pris de passer la soirée et la nuit dans un château. Beaucoup, en France, sont devenus des hôtels : un carré de verdure perdu dans une étendue de laideur sans verdure ; un petit morceau d'allées, d'arbres, d'oiseaux au milieu d'un immense filet de routes. Je conduis et, dans le rétroviseur, j'observe une voiture derrière moi. La petite lumière à gauche clignote et toute la voiture émet des ondes d'impatience. Le chauffeur attend l'occasion pour me doubler ; il guette ce moment comme un rapace guette un moineau.
Véra, ma femme, me dit: « Toutes les cinquante minutes un homme meurt sur les
routes de France. Regarde-les, tous ces fous qui roulent autour de nous. Ce sont les mêmes qui savent être si extraordinairement prudents quand on dévalise sous leurs yeux une vieille femme dans la rue. Comment se fait-il qu'ils n'aient pas peur quand ils sont au volant ? »
|
|
|