[...] lire est une obscénité bien douce. Qui peut comprendre quelque chose à la douceur s'il n'a jamais penché sa vie, sa vie tout entière, sur la première page d'un livre ? Non, l'unique, la plus douce protection contre toutes les peurs c'est celle-là - un livre qui commence. (A. Baricco, Châteaux de la colère, trad. Françoise Brun, p.82, Points P373)

Gilles G. Jobin
Buckingham, QC, Canada
Dernière mise à jour : 13 février 2008
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Épigraphe

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(in-si-pit). n. m. invar. (1887, LITTRÉ  mot lat., 3e pers. sing. indic. de incipere, « commencer »). Se dit des premiers mots d'un manuscrit, d'un livre...
[Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Tome Troisième, 1963. Paul Robert, p.687]

La collection répertorie actuellement
765 œuvres de 435 auteurs

Heinrich Böll
Loin de la troupe
Trad. S. et G. de LalèneSeuil, 1966 (pour la trad.)
LES SILENCES DE MONSIEUR MURKE
Chaque matin, en arrivant à la Maison de la Radio, Murke commençait par se livrer à une petite gymnastique existentielle: il sautait dans le « paternoster » (l'ascenseur sans fin) mais, au lieu d'en sortir au deuxième étage, celui de son bureau, il se laissait emporter plus haut, au-delà du troisième, du quatrième et même du cinquième, et chaque fois la peur l'étreignait dès que la cabine, une fois dépassé le palier du cinquième, se déplaçait en grinçant dans le réduit où toute une mécanique gémissante, chaînes huileuses et glissières graisseuses, le transférait de la cage montante à la cage descendante. Murke contemplait avec effroi les murs sans enduit qui le cernaient de toutes parts, puis poussait un soupir de soulagement quand, l’écluse franchie et la translation achevée, la cabine rentrait dans le rang pour redescendre lentement vers le cinquième, le quatrième, le troisième étage… Murke savait sa peur injustifiée : nul accident n’était à craindre ; et si jamais une panne survenait, le pire qui pourrait lui arriver serait de rester coincé là-haut une heure ou deux tout au plus. Or il avait toujours en poche un livre et des cigarettes… Mais depuis que la Maison de la Radio existait, donc depuis trois ans, pas une fois l’ascenseur n’était tombé en panne. On le soumettait d’ailleurs à des vérifications périodiques, et ces jours-là, obligé de renoncer à ses quatre secondes et demie de frousse, Murke était d’aussi méchante humeur qu’un homme privé de son petit-déjeuner. Il avait autant besoin de cette frousse que d’autres de leur café, de leur bouillie d’avoine ou de leur jus de fruit.


Françoise Giroud
Les taches du léopard
 Fayard
Denis Sérignac était aussi heureux qu'on peut l'être à vingt ans. Toutes routes ouvertes devant lui, entre lesquelles il lui faudrait bientôt choisir, il n'était pas pressé de s'enchaîner à un métier, à un amour, à quoi que ce soit, mais se sentait disponible pour l'aventure, d'où qu'elle vienne. Tout ce que lui réservait la vie, cette puissance cachée, il en avait la gourmandise. En attendant, pour répondre au désir de sa mère, il poursuivait de bonnes études à Assas où son seul plaisir était de tabasser de temps en temps de petits cons fascistes qui lui avaient une fois cassé le nez.
Denis aimait sa mère, qu'il appelait Mimi. Et même, ce veinard aimait son père après une crise majeure dont on reparlera peut-être.
Il aimait aussi le football, Bob Dylan, la techno, les filles intelligentes à queue de cheval blonde, auxquelles il récitait des vers d'Apollinaire.


Marcel Schwob
Coeur double/Mines
 Editions 10/18, n°1298
Vobis rem horribilem narrabo... mihi pili inhorruerunt.
T.P. ARBITRI, Satirae.

Nous étions couchés sur nos lits, autour de la table somptueusement servie. Les lampes d'argent brûlaient bas ; la porte venait de se fermer derrière le jongleur, qui avait fini par nous lasser avec ses cochons savants ; et il y avait dans la salle une odeur de peau roussie, à cause des cercles de feu par lesquels il faisait sauter ses bêtes grognantes. On apportait le dessert : des gâteaux au miel chaud, des oursins confits, des oeufs chaperonnés en beignets de pâte, des grives à la sauce, farcies de fleur de farine, de raisins secs et de noix. Un esclave syrien chantait sur un mode aigre, tandis qu'on passait les plats. Notre hôte effila entre ses doigts les longs cheveux de son mignon, étendu près de lui, se piqua gracieusement les dents avec une spatule dorée ; il était ému par de nombreuses coupes de vin cuit, qu'il buvait avidement, sans le mêler, et il commença ainsi avec quelque confusion :
«Rien ne m'attriste plus que la fin d'un repas. Je suis obligé de me séparer de vous, mes chers amis. Cela me rappelle invinciblement l'heure où il faudra vous quitter pour tout de bon. Oh ! oh ! que l'homme est donc peu de chose ! Un hommelet, tout au plus. Travaillez beaucoup, suez, soufflez, faites campagne en Gaule, en Germanie, en Syrie, en Palestine, amassez votre argent pièce à pièce, servez de bons maîtres, passez de la cuisine à la table, de la table à la faveur ; ayez les cheveux longs comme ceux-ci, où je m'essuie les doigts ; faites-vous affranchir ; tenez maison à votre tour, avec des clients comme j'en ai ; spéculez sur les terrains et les transports de commerce, agitez-vous, démenez-vous : depuis l'instant où le bonnet d'affranchi vous aura touché la tête, vous vous sentirez asservi à une maîtresse plus puissante, dont aucune somme de sesterces ne vous délivrera. Vivons, tandis que nous nous portons bien. Enfant, verse du Falerne»[...]