[...] lire est une obscénité bien douce. Qui peut comprendre quelque chose à la douceur s'il n'a jamais penché sa vie, sa vie tout entière, sur la première page d'un livre ? Non, l'unique, la plus douce protection contre toutes les peurs c'est celle-là - un livre qui commence. (A. Baricco, Châteaux de la colère, trad. Françoise Brun, p.82, Points P373)

Gilles G. Jobin
Buckingham, QC, Canada
Dernière mise à jour : 13 février 2008
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Épigraphe

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(in-si-pit). n. m. invar. (1887, LITTRÉ  mot lat., 3e pers. sing. indic. de incipere, « commencer »). Se dit des premiers mots d'un manuscrit, d'un livre...
[Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Tome Troisième, 1963. Paul Robert, p.687]

La collection répertorie actuellement
765 œuvres de 435 auteurs

Raphaëlle Billetdoux
Mes nuits sont plus belles que vos jours
 Grasset
Pour le moment, la seule chose réellement difficile était de détourner les yeux de cette large déchirure de ciel, profonde et envenimée, qui allumait une sorte de brasero au-dessus de Paris. Les plus violents paysages terrestres, les plus étonnants animaux y étaient en réplique, sculptés dans la pourpre des anges mourants dont on ne voyait plus briller par réfraction que l’or des trompettes. Sous cette dernière lumière vivante, les êtres, les oiseaux, les voitures étaient pris de folie. L’invasion de l’ombre et l’agitation du monde donnaient seulement une illusion de vent, qui ne changeait rien à la chaleur du temps. Les enfants tombaient à plat ventre et décidaient de pleurer. Les chiens se retournaient sur eux-mêmes et levaient la gueule pour regarder les hommes aux yeux. La journée devait être longue et voici qu’elle avait passé. C’est à cette heure la plus religieuse que l’on souffre tout à coup très précisément de ne pas être aimé et qu’à l’existence des personnes de sexe contraire qui passent et qui vous ignorent il soit interdit d’attenter.


Henry Miller
Le monde du sexe
 Le livre de poche n° 3987
Mes lecteurs se classent d'ordinaire automatiquement en deux catégories bien distinctes : ceux que dégoûte le fort élément de sexualité de mon oeuvre, et ceux qui se réjouissent de l'y voir entrer pour une si large part. Beaucoup de ceux qui se rangent dans la première catégorie trouvent ma prose critique - essais et études - non seulement satisfaisante à un haut degré, mais superbement à leur goût , et ont bien du mal à s'expliquer comment un seul et même individu peut écrire des choses aussi violemment dissemblables. Le second groupe comprend certains esprits que mon  « classicisme », comme ils aiment l'appeler, irrite à l'extrême et qui rejettent cet aspect de mes écrits comme indigne de mon talent, ou pure foutaise et mysticisme. Seule, une poignée d'être a assez de discernement pour arriver, apparemment, à réconcilier les aspects contradictoires (dit-on) de ma nature, tels qu'ils ressortent de mes livres. D'un autre côté, je l'ai remarqué : mes lecteurs, quelle que soit leur réaction à mon oeuvre, m'adoptent en général de tout coeur, s'ils ont l'occasion de me rencontrer en personne. C'est que, j'imagine, en présence du vivant on ne se pose plus de questions. [...]


Philippe Delerm
Le Buveur de temps
 Editions du Rocher
Oui, c’est moi dans la bulle, à la surface du papier glacé. Votre main passe sur le livre, caresse le mirage, et ne dérange rien. Je suis dans la couleur du jour ; une aube imperceptible, ou bien peut-être un soir ; dans cette nuance idéale des premières pages : le rose informulé, tremblant, de tout ce qui commence, et d’avance le bleu voilé d’une mélancolie légère — il est toujours très tard dans le premier matin du monde. Mais vous avez tourné la page, écarté doucement le rideau froid de l’apparence, et je vais naître au monde ; il suffit d’un regard.
Je suis bien dans ma bulle. Bien ? Le mot résonne étrangement sur les parois de ma planète ; il est monté de votre terre en ondes chaudes, c’est vous qui l’avez suggéré. Enfin vous êtes au bord de me parler. Moi depuis si longtemps je vous regarde, à travers le grand voile.
J’attendais. Je préparais en moi la douceur infinie de votre geste. Vous écartez le voile, et je suis presque là. Je vous connais. Vos rêves en mouvement, vos peurs, vos espérances, à l’ombre effrayante et magique de cet élan qui vous possède, et que vous appelez le temps. Je devine un peu son pouvoir, mais je ne recevrai jamais de lui la vie, la mort, le fil inexorable d’un destin. Effleurer seulement son bonheur, sa blessure ; voilà sans doute mon désir secret.