Christian Bobin
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| L'Homme qui marche |
| | Le temps qu'il fait, 1995 |
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Il marche. Sans arrêt, il marche. Il va ici et puis là. Il passe sa vie sur quelque soixante kilomètres de long, trente de large. Et il marche. Sans arrêt. On dirait que le repos lui est interdit.
Ce qu’on sait de lui, on le tient d’un livre. Avec l’oreille un peu plus fine, nous pourrions nous passer de ce livre et recevoir de ses nouvelles en écoutant le chant des particules de sable, soulevées par ses pieds nus. Rien ne se remet de son passage et son passage n’en finit pas.
Ils sont d’abord quatre à écrire sur lui. Ils ont, quand ils écrivent, soixante ans de retard sur l’événement de son passage. Soixante ans au moins. Nous en avons beaucoup plus, deux mille. Tout ce qui peut être dit sur cet homme est en retard sur lui. Il garde une foulée d’avance et sa parole est comme lui, sans cesse en mouvement, sans fin dans le mouvement de tout donner d’elle-même. Deux mille ans après lui, c’est comme soixante. Il vient de passer et les jardins d’Israël frémissent encore de son passage, comme après une bombe, les ondes brûlantes d’un souffle.
Il va tête nue. La mort, le vent, l’injure, il reçoit tout de face, sans jamais ralentir son pas. À croire que ce qui le tourmente n’est rien en regard de ce qu’il espère. À croire que la mort n’est guère plus qu’un vent de sable. À croire que vivre est comme il marche — sans fin.
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Simone de Beauvoir
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| La femme rompue
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| | Folio n° 960
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Ma montre est-elle arrêtée ? Non. Mais les aiguilles n'ont pas
l'air de tourner. Ne pas les regarder. Penser à autre chose, à n'importe
quoi : à cette journée derrière moi, tranquille et quotidienne
malgré l'agitation de l'attente. Attendrissement du réveil.
André était recroquevillé sur le lit, les yeux bandés, la main
appuyée contre le mur, dans un geste enfantin, comme si dans le désarroi du sommeil il
avait eu besoin d'éprouver la solidité du monde. Je me suis assise au bord du lit, j'ai
posé la main sur son épaule. Il a repoussé son bandeau, un sourire s'est
dessiné sur son visage ahuri. Il est huit heures. J'ai
installé dans la bibliothèque un plateau du petit déjeuner; j'ai pris un livre
reçu la veille et déjà à moitié feuilleté. Quel ennui toutes ces rengaines sur la
non-communication ! Si on tient à communiquer on y réussit tant bien que
mal. Pas avec tout le monde bien sûr, mais avec deux ou trois personnes. Il m'arrive de taire
à André des humeurs, des regrets, de menus soucis ; sans doute a-t-il lui
aussi ses petits secrets, mais en gros nous n'ignorons rien l'un de l'autre. J'ai versé dans les
tasses du thé de Chine très chaud, très noir. Nous l'avons bu en parcourant notre
courrier; le soleil de juillet entrait à flots dans la pièce. Combien de fois nous
étions-nous assis face à face à cette petite table, devant des tasses de thé
très noir, très chaud ? Et de nouveau demain, dans un an, dans dix ans... Cet
instant avait la douceur d'un souvenir et la gaieté d'une promesse. [...]
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Emmanuelle Marie
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| Le paradis des tortues |
| | La Différence |
SUIS montée dans la R.seize bleue qui sentait le skaï et la Peter Stuyvesant plus que d'habitude. Mon père a mis ma valise dans le coffre ; j'ai gardé avec moi le sac jaune Prisunic où dormaient ma poupée Barbie et des livres.
On a pris la route de la côte. Mon père a allumé clope sur clope pendant tout le trajet. Comme il ne parlait pas, il a fini par brancher la radio qui a geint le tube de cet hiver soixante-quatorze. Ça ajoutait au pathétique, aux couleurs mornes des dunes, au tragique du ciel plombé sur la mer immobile.
Moi non plus je disais rien. Y avait rien à dire.
Troisième étage. Merci à l'ascenseur de nous avoir portés si haut. La porte s'est ouverte et ils m'ont poussée dans un hall désert. Puis ils m'ont laissée seule. Alors j'ai entendu comme une clameur. Un peu de peur a tordu mes doigts, mais pas longtemps, et je me suis risquée vers là où ça criait, ai jeté un oeil par l'encadrement comme on évalue les risques avant un grand saut dans des odeurs de graisse, un capharnaüm de têtes mangeaient et gueulaient toutes en même temps, la bouche pleine de frites et de gros mots, se poussant, se volant le pain
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