[...] lire est une obscénité bien douce. Qui peut comprendre quelque chose à la douceur s'il n'a jamais penché sa vie, sa vie tout entière, sur la première page d'un livre ? Non, l'unique, la plus douce protection contre toutes les peurs c'est celle-là - un livre qui commence. (A. Baricco, Châteaux de la colère, trad. Françoise Brun, p.82, Points P373)

Gilles G. Jobin
Buckingham, QC, Canada
Dernière mise à jour : 13 février 2008
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Épigraphe

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(in-si-pit). n. m. invar. (1887, LITTRÉ  mot lat., 3e pers. sing. indic. de incipere, « commencer »). Se dit des premiers mots d'un manuscrit, d'un livre...
[Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Tome Troisième, 1963. Paul Robert, p.687]

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765 œuvres de 435 auteurs

Peter Handke
Le malheur indifférent
Trad. Anne Gaudu Folio n° 976
Sous la rubrique FAITS DIVERS il y avait ceci dans un numéro du dimanche de la Volkszeitung de Carinthie : « Une mère de famille de A. (commune de G.), âgée de 51 ans, s'est suicidée dans la nuit de vendredi à samedi en absorbant une dose massive de somnifères. »
Voilà près de sept semaines que ma mère est morte, je voudrais me mettre au travail avant que le besoin d'écrire sur elle, qui était si fort au moment de l'enterrement, ne se transforme à nouveau en ce silence hébété qui fut ma réaction à la nouvelle du suicide. Me mettre au travail : car le besoin d'écrire quelque chose sur ma mère, s'il peut survenir parfois avec une grande violence, est en même temps si confus qu'un effort de volonté sera nécessaire pour que, suivant mon premier mouvement, je ne me contente pas de taper sans arrêt la même syllabe sur le papier. À elle seule, une telle thérapie par le geste ne m'avancerait à rien, elle ne me rendrait que plus passif et apathique. Autant vaudrait partir - et puis au cours d'un voyage, en chemin, mes rêvasseries et mes flâneries machinales me porteraient moins sur les nerfs.


Christian Oster
Une femme de ménage
 Editions de Minuit
J’avais pris une femme de ménage. Elle était entrée dans ma vie comme ça, parce que j’avais tiré sur une petite languette, à la pharmacie. C’était la dernière des six qu’elle avait prédécoupées au bas de son annonce, scotchée sur la vitrine. Une petite languette de papier verticale, avec les huit chiffres superposés de son numéro de téléphone. Toutes les languettes qui m’eussent intéressé, sauf la sienne, sa petite dernière, donc, avaient été arrachées. Et je m’étais dit qu’il était grand temps que je m’y arrête, devant cette vitrine.

L’annonce, de type généraliste, concernait des heures de ménage et de baby-sitting. Je ne l’aurais pas prise pour baby-sitter, celle-là, bien sûr. Non que ce soit un métier, baby-sitter, mais tout de même. Je n’imaginais point qu’on pouponnât en passant l’aspirateur. En revanche, je voulais bien qu’une baby-sitter discutable, mal capable de lâcher son chiffon pour prévenir un pleur, fît chez moi un peu de ménage, oui. Ça ne raiera pas spécialement mes meubles, m’étais-je dit. Et ça ne tuera pas l’enfant que je n’ai pas fait à Constance. Parce que c’est à cause de Constance, tout ça. Sans elle, je n’aurais jamais tiré sur cette languette.

J’avais attendu six mois. Six mois sans ménage, six mois sans Constance. Une femme qui m’avait occupé l’esprit et le cœur, sans cesse, et qu’il me suffisait de voir ou d’évoquer pour me dire que la vie avait une forme. D’où l’inutilité de ranger, désormais, chez moi. De maintenir l’ordre. De passer l’aspirateur.

Du temps de Constance, au reste, je ne voyais pas la poussière, c’est elle qui m’avait montré, un jour. Avec l’index, sur le dessus d’une commode. Difficile de nier. D’accord, avais-je dit. Et j’avais passé l’aspirateur. Puis repassé. Je détestais. Constance aussi. On détestait passer l’aspirateur, tous les deux. On s’aimait.

Et il y a ce jour où ça s’arrête. On ne pense plus à elle. Plus de la même façon. C’est une femme lointaine, maintenant, une femme du passé dont l’image, oui. S’estompe. Ce qu’elle nous laisse, maintenant, c’est, oui. Evidemment. Un vide. Un vide infiniment pénible et triste, mais un vide, seulement. Pas une forme, pas quelque chose qui blesse, qui bouge et qui en bougeant blesse, comme un corps à l’intérieur du corps, et qui donnerait des coups de coude. Plus rien qu’un vide, une plaie refermée sur du vide. Et on vit avec. On s’y fait. On est juste moins fort, moins musclé, maintenant. Avec un peu de graisse autour de ce vide, donc. Parce qu’on mange mieux. Davantage. D’où les miettes, dans la cuisine. Qu’on finit par remarquer, même. Parce que ça suffit.

Assez des assiettes sales, aussi, des verres pas nets. Des réserves moisies. Des traces de gras. Des empilements, dans le salon. De lever la jambe, toujours plus haut, pour se frayer un chemin jusqu’au fauteuil. Du lit ouvert, toujours, sur ces draps qui grisonnent. Des lames, celles du rasoir, qui ne coupent plus. Des casseroles fichues. De la télé branchée sur rien, la nuit. Des rideaux tirés. Du manque d’air.

J’avais donc besoin d’ordre. Mais pas le courage pour, non. L’aspirateur, le tuyau, l’embout, le fil, la prise, non. Trop tôt. J’avais juste l’envie de propre. Alors je l’avais appelée, cette, comment dire. J. F. Pas au secours. A l’aide, oui, un peu.



Thomas Bernhard
La Platrière
Trad. Louise ServicenGallimard
… quand, il y a cinq ans et demi, Konrad acheta la Plâtrière, son premier acte fut de se procurer un piano qu'il fit installer dans sa chambre située au premier étage, dit-on à Laska - non par amour de l'art (d'après Wieser, l'intendant du domaine de Mussner) mais pour calmer ses nerfs surmenés par un travail intellectuel de plusieurs décennies (d'après Fro, l'intendant du domaine de Trattner). Son pianotage n'avait rien de commun avec l'art, qu'il détestait. Il improvisait (d'après Fro) et aurait chaque jour (d'après Wieser), à une heure très matinale et très tardive - toutes fenêtres ouvertes et son instrument branché - tapoté en amateur sur son instrument...
Un peu par peur, un peu par passion des armes à feu, son second acte avait été d'acheter un assez grand nombre d'armes anciennes mais en bon état, des marques Wanzl, Vetterli, Gor osabel, Mannlicher et autres, ayant appartenu à l'inspecteur forestier Ulrich, mort l'année précédente. Avec ces engins, Konrad - un type foncièrement pusillanime et devenu craintif, surtout après les meurtres assez récents et point encore éclaircis des fermiers de Mussner et de Trattner - voulait préserver la Plâtrière contre toute effraction, en particulier contre ce qu'on appelle les « éléments étrangers... »