[...] lire est une obscénité bien douce. Qui peut comprendre quelque chose à la douceur s'il n'a jamais penché sa vie, sa vie tout entière, sur la première page d'un livre ? Non, l'unique, la plus douce protection contre toutes les peurs c'est celle-là - un livre qui commence. (A. Baricco, Châteaux de la colère, trad. Françoise Brun, p.82, Points P373)

Gilles G. Jobin
Buckingham, QC, Canada
Dernière mise à jour : 13 février 2008
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Épigraphe

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(in-si-pit). n. m. invar. (1887, LITTRÉ  mot lat., 3e pers. sing. indic. de incipere, « commencer »). Se dit des premiers mots d'un manuscrit, d'un livre...
[Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Tome Troisième, 1963. Paul Robert, p.687]

La collection répertorie actuellement
765 œuvres de 435 auteurs

Alain Robbe-Grillet
Le miroir qui revient
 
Si j’ai bonne mémoire, j’ai commencé l’écriture du présent livre vers la fin de l’année 76, ou bien au début de 77, c’est-à-dire quelques mois après la publication de Topologie d’une cité fantôme. Nous voici maintenant à l’automne 83, et le travail n’a guère avancé (une quarantaine de pages manuscrites), abandonné sans cesse au profit de tâches qui me paraissaient plus urgentes. Deux romans ont ainsi vu le jour dans l’intervalle et aussi un film - La belle captive - achevé en janvier de cette année et sorti à la mi-février sur les écrans. Près de sept ans ont donc passé depuis l’incipit (« je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi »), provocateur à l’époque. Les éclairages se sont modifiés, les perspectives ont pu se défaire, s’inverser dans certains cas ; mais, en fait, les mêmes questions se posent toujours, vivaces, lancinantes, peut-être inutiles… Essayons de nouveau, une fois de plus, avant qu’il ne soit trop tard, pour de bon.


Arturo Perez-Reverte
Le Tableau du Maître Flamand
Trad. Jean-Pierre Quijano Livre de Poche, n° 7625
LES SECRETS DE MAITRE VAN HUYS

« Dieu déplace le joueur, et celui-ci la pièce. Quel
Dieu derrière Dieu commence donc la trame ? »
J. L. Borges

Une enveloppe cachetée est une énigme qui en renferme d'autres. Celle-ci, une grande et grosse enveloppe de papier kraft, était marquée du sigle du laboratoire en son angle inférieur gauche. Et tandis qu'elle s'apprêtait à l'ouvrir, qu'elle la soupesait tout en cherchant un coupe-papier parmi les pinceaux, les flacons de peinture et de vernis, Julia n'imaginait nullement à quel point ce geste aliait changer sa vie.
En fait, elle savait déjà ce que contenait l'enveloppe. Ou du moins, comme elle allait le découvrir plus tard, elle croyait le savoir. Et c'est sans doute pourquoi elle ne sentit aucune émotion particulière jusqu'à ce qu'elle sorte les épreuves photographiques de l'enveloppe, qu'elle les étale sur la table et qu'elle commence à les regarder, vaguement étonnée, retenant son souffle. Elle comprit alors que La Partie d'échecs allait être autre chose qu'un simple travail de routine. Dans son métier, il n'était pas rare de faire des trouvailles imprévues en restaurant des tableaux, des meubles ou des reliures anciennes. Depuis six ans qu'elle était restauratrice, elle avait vu d'innombrables esquisses abandonnées, corrections d'originaux, retouches, repentirs d'artiste ; et même des falsifications. Mais jamais encore une inscription masquée sous la peinture d'un tableau : trois mots que révélait la photo aux rayons X.



Tony Hillerman
Porteurs-de-peau
Trad. Danièle et Pierre BondilRivages/noir
Lorsque la chatte entra par la petite chatière dans le bas de la porte moustiquaire, un petit bruit retentit : clac-clac. Léger, mais suffisant pour réveiller Jim Chee. Depuis un moment il était aux confins du sommeil, tantôt éveillé, tantôt assoupi, se tournant et se retournant dans son lit étroit, serrant son corps contre les tubes métalliques inconfortables qui renforçaient la carcasse d’aluminium de sa petite maison mobile. Le bruit le fit sortir suffisamment du sommeil pour qu’il se rende compte que son drap s’était enroulé autour de sa poitrine de manière désagréable.
Encore immergé dans un mauvais rêve dans lequel il avait maille à partir avec une corde dont il avait besoin pour empêcher les moutons de sa mère de franchir le bord de quelque chose d’imprécis et de dangereux, il remit de l’ordre dans son lit. Peut-être le malaise causé par le rêve entraîna-t-il un malaise concernant le chat ? Qu’est-ce qui l’avait chassé et obligé à entrer ? Quelque chose qui pouvait faire peur à un chat... ou à cette chatte bien précise ? Mais l’instant suivant il était complètement réveillé et le malaise avait cédé la place à la joie. Mary Landon allait venir. La mince, la fascinante Mary Landon aux yeux bleus allait revenir du Wisconsin. Plus que deux semaines à attendre.
Le conditionnement culturel de Chee (celui d’un Navajo traditionnel), lui fit repousser cette pensée. De la modération en toute chose. Il y repenserait plus longuement plus tard. Pour l’instant il pensait au lendemain. Au jour même, en fait, car ce jour, Jay Kennedy et lui allaient se mettre en route pour procéder à l’arrestation de Roosevelt Bistie de telle sorte que Bistie puisse être placé sous le coup d’une accusation d’homicide, probablement volontaire. Pas une tâche compliquée, mais suffisamment désagréable pour amener Chee à changer une nouvelle fois le train de ses pensées. Il pensa à la chatte. Qu’est-ce qui l’avait poussée à entrer ? Le coyote, peut-être. Autrement ? De toute évidence, quelque chose que l’animal considérait comme une menace.