[...] lire est une obscénité bien douce. Qui peut comprendre quelque chose à la douceur s'il n'a jamais penché sa vie, sa vie tout entière, sur la première page d'un livre ? Non, l'unique, la plus douce protection contre toutes les peurs c'est celle-là - un livre qui commence. (A. Baricco, Châteaux de la colère, trad. Françoise Brun, p.82, Points P373)

Gilles G. Jobin
Buckingham, QC, Canada
Dernière mise à jour : 13 février 2008
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Épigraphe

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(in-si-pit). n. m. invar. (1887, LITTRÉ  mot lat., 3e pers. sing. indic. de incipere, « commencer »). Se dit des premiers mots d'un manuscrit, d'un livre...
[Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Tome Troisième, 1963. Paul Robert, p.687]

La collection répertorie actuellement
765 œuvres de 435 auteurs

Henry Bauchau
Antigone
 Actes Sud, 1997
Depuis la mort d'OEdipe, mes yeux et ma pensée sont orientés vers la mer et c'est près d'elle que je me réfugie toujours. À l'ombre d'un rocher, j'écoute la rumeur du port et des hommes et les cris des oiseaux de mer. Je me souviens du jour où Jocaste m'a dit : « N'oublie jamais, Antigone, que ton père est d'abord un marin. » C'est ce marin qui m'a emmenée dans son vertigineux voyage jusqu'au lieu qui me faisait si peur. Ce lieu qui, après dix ans sur la route, est devenu Athènes, où je suis seule maintenant, en deuil, sur le bord de la mer. Je contemple dans le ciel un oiseau qui a de grandes ailes, les grandes ailes d'OEdipe, de Jocaste et ce Clios quand il peint. Je ne suis pas ainsi, je ne suis pas faite pour le grand ciel et les grandes pensées.
OEdipe, un jour, s'est brusquement tourné vers moi et a dit : « Tu n'as jamais été sur la mer, Antigone, et pourtant tu es un vrai marin. Sans voiles, sans gouvernail, voici des années que tu navigues, sans chavirer, dans mon aveuglement, mes vertiges, la folie de Clios et la mienne. » Je retrouve en moi cet instant de bonheur sur la route invisible où nous ne cessions de nous perdre.


Yves Bonnefoy
L'improbable et autres essais
 Gallimard
1

Bien des philosophies ont voulu rendre compte de la mort, mais je ne sache point qu'aucune ait considéré les tombeaux. L'esprit qui s'interroge sur l'être, mais rarement sur la pierre, s'est détourné de ces pierres qui sont ainsi deux fois abandonnées à l'oubli.
Il y a cependant un principe de sépulture qui, de l'Égypte à Ravenne, et jusqu'à nous, gouverne assez constamment les hommes. Il y a dans des civilisations entières une perfection de la sépulture, et toute chose parfaite a sa place de droit devant l'esprit. Pourquoi a-t-on gardé le tombeau dans un tel silence, où les philosophies de la mort, qui passent pour audacieuses, n'accèdent pas? Je doute qu'une pensée soit valable, qui accepte de s'arrêter quand il serait si logique de poursuivre, et quand cela répondrait à nos soucis.

Hic est locus patriae, dit une épitaphe romaine.
Qu'est-ce qu'une patrie sans le sol qui la délimite, et faut-il que ce sol ne compte pas ?


Jean-Marie G. Le Clézio
Le procès-verbal
 Le livre de poche n° 2748
A. Il y avait une petite fois, pendant la canicule, un type qui était assis devant une fenêtre ouverte ; c'était un garçon démesuré, un peu voûté, et il s'appelait Adam ; Adam Pollo. Il avait l'air d'un mendiant, à rechercher partout les taches de soleil, à se tenir assis pendant des heures, bougeant à peine, dans les coins de murs. Il ne savait jamais quoi faire de ses bras, et les laissait ordinairement baller le long de son corps, y touchant le moins possible. Il était comme ces animaux malades qui, adroits, vont se terrer dans des refuges, et guettent tout bas le danger, celui qui vient à ras de terre, se cachent dans leurs peaux au point de s'y confondre. Il était allongé dans une chaise longue devant la fenêtre ouverte, torse nu, tête nue, pieds nus, dans la diagonale du ciel. Il était vêtu uniquement d'un pantalon de toile beige abîmée, salie de sueur, dont il avait replié les jambes jusqu'à hauteur des genoux.
Le jaune le frappait en pleine face, mais sans se réverbérer : il était immédiatement absorbé par la peau humide, sans faire d'étincelle ni le moindre petit reflet. Lui, s'en doutait, et ne bougeait pas sauf, de temps en temps, pour porter à sa bouche une cigarette et aspirer une gorgée de fumée.