Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

vendredi 25 mai 2012

Miette 42 : Faire un poisson d'avril

Faire un poisson d'avril

Le jeu

Faire un poisson d'avril.

SOMMAIRE. - Nombreux dictions, mais pas de poisson. - Le calendrier de Charles IX et le zodiaque. - Un journal mystificateur.

Le mois d'avril a inspiré les confectionneurs de dictons qui florissaiont au temps jadis, et nous en ont légué une série :

Il n'est si joli mois d'avril
Qui n'ait son chapeau de grésil.

En avril s'il tonne,
C'est nouvelle bonne.

En avril nuée,
En mai rosée.

Avril pluvieux
Et mai venteux
Font l'an fertile et plantureux.

Avril doux
Quand il s'y met, c'est le pire de tous.

En avril
N'ôte pas un fil.
En mai
Fais comme il te plaît.

Je pourrais continuer longtemps ainsi la kyrielle sans en rencontrer un seul qui parle du moindre petit poisson. Cependant le « poisson d'avril » n'est pas né d'hier, et son origine serait intéressante à connaître. Un spirituel chroniqueur, Auguste Villemot, avoue s'être vainement mis à sa recherche.

Plus heureux que lui, après avoir compulsé livres, recueils, mémoires, nous avons eu la bonne fortune de ne pas revenir tout à fait bredouille de l'enquête à laquelle nous nous sommes livré; voici le résultat de notre découverte.

À une certaine époque, on avait le droit de pêcher dès le 1er avril; ceux qui s'adonnaient à cet exercice devaient ordinairement se contenter du plaisir relatif de « tremper du fil dans l'eau » ; car, en pareille saison, de poisson, peu ou point. Quand un mauvais plaisant voulait attraper une personne naïve ou crédule, il lui offrait un cadeau imaginaire, aussi fugitif que le « poisson d'avril ».

D'autres écrivains rendent la fin du XVIe siècle responsable des « attrapes » qui portent ce nom.

Jusqu'alors, l'année des humains commençait en avril, suivant, en cela, la nature qui renaît au printemps. On échangeait présents, compliments, étrennes. Charles IX jugea bon, d'un trait de plume, de reporter le début de l'an au 1er janvier. Il avait, sans doute, pour cela des raisons que le bon sens ignore; aussi l'usage s'en est-il conservé jusqu'à nos jours où les visites du nouvel an, promenades des enfants aux grands-parents, distribution de bonbons et caetera, se font par la pluie, la neige, la boue ; c'est exquis! Longtemps après l'ordonnance du roi, les gens gais continuerent à faire des cadeaux, mais « pour rire », au 1er avril, et comme, à ce mois, le soleil quitte le signe zodiacal des « poissons », on désigne ces libéralités hypocrites sous le nom de « poisson d'avril ».

Cette explication me paraît un peu tirée par les « crins » d'une ligne à laquelle le poisson n'a pas mordu. Autant vaut cependant vous livrer celle-là que ne vous en donner aucune.

Ce qui est réel et indiscutable, c'est que l'usage des farces, dites « poissons d'avril », s'est perpétué jusqu'à nos jours.

Un grand journal s'offrit même ce luxe, une année, à l'adresse de ses lecteurs. Il leur annonça pour le lendemain, 1er avril, une magnifique exposition d'ânes dans sa grande salle des fêtes. Nombreux furent les amateurs qui reconnurent, honteux et confus, mais trop tard, que les ânes n'étaient autres qu'eux-mêmes. Les glaces ornant la salle de tous côtés ne reflétaient que leur image.

On ne dit pas si cette « bonne» plaisanterie augmenta le nombre des abonnés du journal mystificateur.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

jeudi 24 mai 2012

Miette 41 : Vendre la peau de l'ours

La propriété

Vendre la peau de l'ours.

Sommaire. - Commencer par abattre. - La folle du logis.

Vous trouverez dans un apologue d'Ésope le proverbe si connu qu'il ne faut pas vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait pris. Philippe de Commines,le célèbre historien de Louis XI et de Charles VIII, a reproduit le conseil dans ses fameux Mémoires : « Il ne fault marchander la peau de l'ours devant que la beste soit prise ou morte.1 » La Fontaine se l'est définitivement approprié par la fable « L'Ours et les deux Compagnons», dont la conclusion est

...Qu'il ne faut jamais
Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.2

Autrement dit : ne pas chanter victoire avant la bataille, ne pas distribuer son gain avant la fin de la partie, ne pas disposer de la succession d'un oncle d'Amérique du vivant de celui-ci ; enfin, si nous voulons être tout à fait lugubres avec le poète tragique3, « ne pas se dire heureux avant sa mort ». Il est vrai qu'une fois mort on ne pourra plus se dire grand'chose. Mais tant qu'on possède un souffle de vie, comment empêcher la « folle du logis » d'errer à l'aventure et d'espérer joie, plaisir, bonheur?

Quel esprit ne bat la campagne?
Qui ne fait châteaux en Espagne?
Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous.4


1 Commines, Mémoires, liv. IV, chap. III.
2 La Fontaine, L'Ours et les deux Compagnons, livre V, fable 20.
3 Sophocle, OEdipe-Roi, tragédie.
4 La Fontaine, La Laitière et le Pot au lait, livre VII, fable 10.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

mercredi 23 mai 2012

Miette 40 : Ce qui est bon à prendre est bon à rendre

La propriété

Ce qui est bon à prendre est bon à rendre.

Sommaire. - Mauvais payeurs et gens de mauvaise foi. - Prescription à proscrire. - Donnez une provision. - Garder tout. - Obligé de rendre ... l'âme.

Ce qui est bon à prendre est bon à rendre. Cette réplique s'adresse à ceux qui détiennent ce qu'ils ont pris indûment ou par inadvertance. Dès qu'on s'aperçoit d'une erreur de ce genre, on doit la réparer sans retard et ne pas attendre que le temps s'écoule. Les mauvais payeurs et les gens de mauvaise foi profitent seuls de mois ou d'années « moratoires » pour invoquer ce qu'en terme de droit on appelle la « prescription », ce qui devrait plutôt être proscrit.

Summum jus, summa injuria.
« Le droit absolu est souveraine injustice. »

Certains hommes d'affaires ne craignent pas non plus de conserver tout l'argent que vous leur avez donné comme « provision » pour parer aux frais d'un procès à soutenir ou d'un jugement à obtenir. Quand tout est fini, que dépens et honoraires sont réglés, ils omettent de vous restituer le surplus ; c'est toujours cela de gagné... pour eux. C'est pour eux aussi que la proposition, plaisamment retournée, est devenue :

Ce qui est bon à prendre est bon à garder.

Ils demandent toujours, ils prennent sans cesse ; quant à rendre quoi que ce soit, que nenni ! Témoin celui-ci :

Grippon, à son heure, dernière,
Par Honorène, sa moitié.
Très instamment était prié
De finir au moins sa carrière
En homme juste et bon chrétien.
« Avant de quitter la lumière
Rendez, rendez de votre bien
Ce que tel ou telle réclame, »
Lui répétait la bonne dame.
« Hélas! lui dit Grippon, ma femme,
Que l'on ne me demande rien,
C'est bien assez de rendre l'âme ! »

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

lundi 21 mai 2012

Miette 38 : Ote-toi de là que je m'y mette

La propriété

Ote-toi de là que je m'y mette.

Sommaire. - Une vieille chanson. - Mécontent de son sort. - Louis XIV nous empêche de dormir. - L'abordage à Corinthe. - Rêve irréalisable. - Devise des révolutions et de la politique.

N'être jamais content
De ce qu'on a ;
Oublier sottement
Ce qu'on aima ;
Avoir une femme blonde,
La vouloir brune ;
Avoir une femme brune,
La vouloir blonde.
Ah ! ah ! que les hommes sont fous !
Ils dédaignent tous
Le bonheur tranquille.
Qu'en dites-vous, Maria?
Moi, je ris de tout cela!

Cette vieille chanson, dont je rétablis de souvenir le texte sans doute un peu tronqué, me revient en mémoire à propos de « Ote-toi de là que je m'y mette ».

Ne cherche-t-on pas, en effet, à remplacer les autres parce qu'on n'est pas content de son sort : nemo suâ sorte contentus, dit un exemple de la grammaire latine du vieux papa Lhomond.

Qu'il s'agisse d'argent, d'honneurs, de richesse, on n'est jamais satisfait de ce que l'on possède; ce qu'on a ne convient pas; on désire changer; ou l'on veut davantage; on vise toujours plus haut ; le quo non ascendam de Louis XIV empêche de dormir; il faut absolument atteindre le sommet de toutes choses; tandis que la sagesse et le bon sens nous crient de rester calmes et réservés et de ne pas prétendre monter sans cesse : Non licet omnibus adire Corinthum, tout le monde ne peut aborder à Corinthe. Chacun fait la sourde oreille; nul ne se reconnaît inférieur à son voisin, quel qu'il soit et dans quelque carrière que ce soit. Si, malgré ses efforts, on ne peut s'élever au même niveau, on s'évertue à jeter bas celui qui nous domine de sa richesse ou de son talent; puisqu'il vous barre la route ou vous éclipse, il est de toute nécessité de le supplanter coûte que coûte, quitte à subir le même sort par un autre plus hardi, plus habile ou moins scrupuleux.

Pour beaucoup tous les moyens sont bons qui mènent à leurs fins et font toucher le but visé. Combien serait-il plus sage pour soi et plus juste pour les autres de se rendre compte de sa valeur personnelle et d'admettre la suprématie de ceux qui nous sont supérieurs ! II paraît que c'est là demander l'impossible - rêve irréalisable, - les humains n'y parviendront pas. Ils continueront à lutter les uns contre les autres, à se pourchasser, à se culbuter à qui mieux mieux, conservant comme devise préférée celle des révolutions et de la politique : Ote-toi de là que je m'y mette.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

mardi 8 mai 2012

Miette 37: Contentement passe richesse

La richesse

Contentement passe richesse.

Sommaire. - Le but de la vie. - À la recherche d'un homme heureux. - Pas de chemise. - Bonheur du pauvre. - Ce que je n'ai pas n'existe pas. - Le soir d'un beau jour. - Un peu de gaîté ne nuit pas. - Tout pour la vie champêtre. - Aurea mediocritas. - Causes diverses, même effet.

Quel est le but visé par chaque mortel ici-bas? C'est le bonheur, il n'y a qu'une voix à cet égard. Mais comment atteindre ce but? Quels moyens faut-il employer pour y parvenir? Quel est le meilleur procédé, la meilleure recette ?

Là-dessus chacun a sa petite idée, qu'il croit la bonne.

Tout le monde connaît l'histoire de ce potentât des Mille et une Nuits1, qui jouissait de tous les biens possibles et imaginables, hormis du bonheur ; il s'en désespérait. Les plus savants docteurs de son temps, consultés, lui dirent : « Pour être heureux, sire, c'est bien simple, mettez la chemise d'un homme heureux. - Qu'à cela ne tienne ! Vite, en campagne ! » Et l'on se met en quête de la fameuse chemise, ou plutôt du mortel aimé des dieux, et possesseur de la félicité; On le trouve sous la peau d'un berger faisant tranquillement paître ses moutons au son de son agreste musette. Malédiction ! le berger n'avait pas de chemise! Le satrape resta somptueux et boudeur, et le pâtre content, sans richesse.

Connaissait-il cette histoire, Sénèque, en déclarant que posséder un bien ou ne pas le souhaiter était même chose? Ce passage du livre du philosophe a été traduit par Regnard pour le faire lire par le valet Hector.2

Chapitre VI, Du Mépris des richesses :

La fortune offre aux yeux des brillants mensongers.
Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers ;
Leur possession trouble et leur perte est légère ;
Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Moins on a de richesse et moins on a de peine,
C'est posséder le bien que savoir s'en passer.

Même son par une autre cloche :

Dans un lieu du bruit retiré
Où, pour peu qu'on soit modéré,
On peut trouver que tout abonde,
Sans désir, sans ambition,
Exempt de toute passion,
Je jouis d'une paix profonde
Et, pour m'assurer le seul bien
Que l'on doit estimer au monde,
Tout ce que je n'ai pas, je le compte pour rien.

Dans son poème mythologique intitulé Philémon et Baucis, La Fontaine a fait le portrait du sage :

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.
Ces deux divinités n'accordent à nos voeux
Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille,
Des soucis dévorants, c'est l'éternel asile.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste;
Le sage y vit en paix et méprise le reste.
Content de ses douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des rois ;
Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne
Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Approche-t-il du but? Quitte-t-il ce séjour?
Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

Quelle douceur! quel calme! quelle touchante simplicité! Combien on voudrait en jouir!

Le proverbe latin consent à ce que l'on soit pauvre, mais il pense qu'un brin de gaîté ne messiérait pas en même temps :

Paupertas, cum loeta venit, ditissima res est.

« Quand la pauvreté est joyeuse, c'est la chose la plus riche du monde. »

Racan, dont la muse bucolique se complaisait à

Chanter Philis, les bergers et les bois,3

ne comprend le bonheur que dans les douceurs de la vie champêtre :

Le bien de la fortune est un bien périssable ;
Quand on bâtit sur elle on bâtit sur le sable ;
Plus on est élevé, plus on court de dangers :
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
Et la rage des vents brise plutôt le faîte
Des maisons de nos rois que les toits des bergers.

O bienheureux celui qui peut de sa mémoire
Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire,
Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs,
Et qui, loin retiré de la foule importune,
Vivant dans sa maison, content de sa fortune,
A selon son pouvoir mesuré ses désirs!4

Le sceptique et folâtre Dorat, fabuliste à ses heures, partageait cette manière de voir :

Si le bonheur nous est permis,
Il n'est point sous le chaume, il n'est point sur le trône.
Voulons-nous l'obtenir, amis,
La médiocrité le donne.5

Médiocrité, soit, mais avec un peu d'or autour, n'est-ce pas : aurea mediocritas ?

En résumé, il faut, pour être heureux, savoir se contenter de peu, ou tout au moins de ce qu'on a, quand on a quelque chose.

Autrement il peut vous en coûter la vie.

Ainsi, un financier, dont la fortune s'élevait à plusieurs millions, perdit en un seul jour ses immenses richesses. Il ne lui restait plus que cent mille francs. Il mourut en apprenant cette terrible nouvelle. Son frère, qui avait toujours langui dans la pauvreté, hérita de cette somme et mourut à son tour de la joie de se voir si riche.


1 Les Mille et une Nuits, recueil de contes arabes traduits en français par Galland (1704).
2 Le Joueur, acte IV, scène XIII.
3 Boileau, Art poétique, chant I, vers 18.
4 Les Bergeries, poème de Racan.
5 La Linotte, fable, in fine.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

dimanche 6 mai 2012

Miette 36 : Prendre la pie au nid

La richesse

Prendre la pie au nid.

Sommaire. - Des couverts dans un clocher. - Erreur judiciaire. - À la cime des arbres.

La pie présente certaines particularités : elle babille, jacasse, claquète; aussi lui assimile-t-on certains êtres humains, « bavards comme une pie ».

Elle a le goût de dérober ce qui brille ; ce qui a fait condamner à mort et exécuter une brave servante de Palaiseau faussement accusée d'avoir volé des couverts d'argent qu'une pie avait pris dans son bec et cachés dans un clocher. Ce larcin de l'oiseau et l'erreur judiciaire qui en fut la conséquence nous valurent un drame à succès : La Pie Voleuse, et un bel opéra : La Gazza Ladra.1

La pie possède aussi la manie d'affectionner, pour établir son nid, la branche la plus haute de l'arbre le plus élevé qu'elle puisse trouver. Une fois ainsi perchée, elle ouvre l'oeil et l'oreille et guette. Bien agile, bien adroit, bien rusé qui pourrait monter jusqu'au nid et l'y surprendre. Quiconque se targuerait d'avoir réussi passerait pour vantard et se ferait gausser de lui.

Mathurin Régnier se moquait de même de « ces resveurs dont la muse insolente censure les plus vieux » :

Il semble en leurs discours hautains et généreux
Que le cheval volant2 n'ait passé que pour eux;
Que Phoebus à leur ton accorde sa vielle;
Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle ;
Qu'ils ont seuls icy bas trouvé la pie au nit,
Et que des hauts esprits le leur est le zénit.3


1 La Gazza Ladra, opéra de Rossini (1817)
2 Pégase.
3 Mathurin Régnier, À Monsieur Rapin, satire IX.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

lundi 30 avril 2012

Miette 35 : Qui a de l'argent a des coquilles

La richesse

Qui a de l'argent a des coquilles.

Sommaire. - Pèlerinages et croisades. - Coquillages et coquilles. - Payer cher pour en avoir. - Il y a coquilles et coquilles. - Poète et joueur. - Consolation posthume. - Thésaurisez.

L'organisation de trains spéciaux pour pèlerinages est de date relativement récente. Au temps où florissaient les croisades, de pieux pèlerins rapportaient de leurs visites aux lieux saints des coquillages ou coquilles dont ils ornaient leur chapeau et leur pèlerine de bure.

Pour venir de si loin et de semblables contrées, ces coquilles avaient un prix inestimable; n'en obtenait pas qui voulait. Il fallait les payer et les bien payer. Pour ce, de l'argent, beaucoup d'argent était nécessaire. D'où le proverbe : Qui a de l'argent, a des coquilles, c'est-à-dire peut en avoir, ou, a les moyens d'en avoir.

Une fois passée la mode des pèlerins aux coquilles, le sens fut dénaturé et signifia qu'avec de l'argent on obtient ce qui plaît, et l'on se mit à dire, perdre ses coquilles, pour : perdre son argent.

Marot, dont Boileau conseillait « d'imiter l'élégant badinage », a fait une plaisante application de ce proverbe.

Un poète satirique du XVe siècle, du nom de Coquillart, portait dans ses armes trois coquilles d'or; jusque-là tout va bien, d'autant que ces coquilles étaient des armes parlantes révélant son nom; ce qui fut moins bon pour ce favori des Muses, c'était d'être joueur et joueur effréné : il lui advint ce qui arrive à la plupart de ses pareils, pour ne pas dire à tous, il se ruina. Malheureusement, prenant mal la chose, il mourut de chagrin : ce fut là son tort, tort irréparable! Afin de le consoler dans le royaume des ombres, Marot lui composa pour épitaphe l'épigramme suivante :

La Morre est jeu pire qu'aux quilles,
Ne qu'aux échecs, ne qu'au quillart ;
A ce méchant jeu, Coquillart
Perdit la vie et ses coquilles.

Moralité : Ne perdez pas vos coquilles, surtout celles qui ne figurent pas sur vos armes, et n'oubliez pas

...qu'il n'est rien
Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien,
Que l'or donne aux plus laids certain charme pour plaire,
Et que sans lui le reste est une triste affaire.1


1 Molière, Sganarelle, Scène 1.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

samedi 28 avril 2012

Miette 34 : L'argent ne fait pas le bonheur

La richesse

L'argent ne fait pas le bonheur.

Sommaire. - Préjugé populaire. - Quand est-on riche ? - Le bon peuple en désaccord avec les penseurs. - Adieu, bonheur! - Heureux comme un roi. - Où trouver la félicité ? - L'homme des champs. - Sage parti à prendre.

Suivant le préjugé populaire, on est heureux lorsqu'on est riche.

Il importe alors de savoir quand on est riche. Voici quelques réponses à cette question :

- Qui est content de son état est riche.

- Il n'y a point de richesse égale à la santé du corps, ni de plaisir égal à la joie du coeur. (Ecclésiasle, xxx.)

- Il y a deux manières d'être riche : élever son revenu au niveau de ses désirs ou abaisser ses désirs au niveau de ses revenus.

- Ce n'est pas celui qui a le plus de bien qui est le plus riche, mais celui qui sait s'en passer et n'en désire point.

- Je suis riche des biens dont je sais me passer.1

Voilà, d'après ces citations, bien des manières d'être riche; encore, faut-il trouver la bonne, et le peuple naïf vous dira qu'en parlant ainsi on joue sur les mots et qu'on se moque quand on vient lui raconter que celui qui est riche est précisément celui qui n'a rien.

Il serait préférable de ne pas prendre tant de chemins de traverse et de proclamer riche quiconque a de l'argent, beaucoup d'argent; riche, et par suite possesseur de la félicité parfaite.

Ah! alors il ne va pas être d'accord avec d'autres penseurs, le bon peuple; son raisonnement l'expose à entendre de cruelles vérités dans le genre de celles-ci :

- Chaumière où l'on rit vaut mieux que palais où l'on pleure.

- Il n'y a pas de voie qui vous éloigne plus du bonheur que la vie en grand, la vie des noces et festins, celle que les Anglais appellent le high life ; car, en cherchant à transformer notre misérable existence en une succession de joies, de plaisirs et de jouissances, on ne peut manquer de trouver le désabusement, sans compter les mensonges réciproques que l'on se débite dans ce monde-là et qui en sont l'accompagnement obligé.2

Dans une forme légère et humoristique, Désaugiers partage, au sujet de la richesse relativement au bonheur, le même sentiment, qu'il confie à sa muse chansonnière :

Depuis que j'ai touché le faîte
Et du luxe et de la grandeur,
J'ai perdu ma joyeuse humeur,
Adieu bonheur !
Je bâille comme un grand seigneur,
Adieu bonheur!
Ma fortune est faite.3

Le bon peuple dit aussi : Heureux comme un roi! Là encore, c'est une grave erreur de croire que le bonheur est l'apanage des têtes couronnées. Les rois sont parfois les plus malheureux des hommes. Sic fata voluere, ainsi l'a voulu la destinée !

Hélas! pour le bonheur que fait la majesté?
En vain sur ses grandeurs un monarque s'appuie.
Il gémit quelquefois et bien souvent s'ennuie.4

Si l'argent ne fait pas le bonheur, où donc la trouver, cette bienheureuse félicité ?

Nous allons vous satisfaire, et vous renseigner de notre mieux en souhaitant que vous ayez foi dans les auteurs invoqués à l'appui de notre dire :

Heureux qui, satisfait de son humble fortune,
Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché.

- La félicité est dans le goût et non pas dans les choses; et c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, non par avoir ce que les autres trouvent aimable.5

- Η ενοαιμονια των αταρχων εστι6 :

« Le bonheur est à ceux qui se suffisent à eux-mêmes. »

O fortunatos nimium sua si bona norint Agricolas !

s'écrie Virgile, dans les Géorgiques7 :

Heureux l'homme des champs s'il savait son bonheur !

Par l'homme des champs, le poète latin entend l'homme raisonnable et modeste qui, satisfait des produits de la terre pour assurer son existence, ne cherche pas à acquérir de l'or et des richesses, ni à faire fortune, sachant bien que celle-ci n'entraîne pas fatalement avec soi la joie et la félicité.

On ne perd rien dans les petites conditions, dit Bernardin de Saint-Pierre, on y compte pour des biens les maux qu'on n'y éprouve pas. Souvent, au contraire, dans les grandes, on répute pour des maux les biens dont on est privé : ainsi le juste ciel a compensé toutes choses.

Avouons-le :

« Le bonheur n'est pas chose aisée : il est très difficile de le trouver en nous et impossible de le trouver ailleurs. »8

Rapportons-nous-en à Chamfort; et pour atteindre la félicité, soyons simples, modestes, modérés dans nos désirs; voilà le plus sage parti à prendre, car

L'avide ambition pour mère a l'ignorance,
Le sot orgueil pour père, et l'enfer pour pays ;
Pour désirs l'univers, pour plaisirs les ennuis;
Et trouve son tyran dans son impatience.9


1 Vigée.
2 Schopenhauer «Aphorismes sur la sagesse dans la vie» (Chap. V, II. Parénèses et Maximes).
3 Les Inconvénients de la fortune, chanson.
4 Voltaire.
5 Duc de La Rochefoucauld, Maxime 48.
6 Aristote.
7 Les Géorgiques ou Les Travaux de la Terre, poème didactique en quatre chants, II, vers 458-450.
8 Chamfort.
9 Pibrac.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

samedi 21 avril 2012

Miette 33 : Tout ce qui brille n'est pas or

La richesse

Tout ce qui brille n'est pas or.

Sommaire. - Brillant, luisant et reluisant. - Chalands et bestioles échaudés. - Grilles et panonceaux dorés. - Le dôme des Invalides. - La chaîne et la montre. - Somptueuse mise en scène. - Méfiez-vous.

D'après les Italiens : « Ogni lucciola non e fuoco : tout ver luisant n'est pas feu. » Nous disons aussi en français : Tout ce qui reluit n'est pas or. Oui, que cela brille, que cela luise ou reluise, certes tout n'est pas or, bien loin de là !

Ni ces magnifiques enseignes que les commerçants appliquent à qui mieux mieux à leurs boutiques et à leurs magasins pour attirer les chalands comme la lumière attire, la nuit, les bestioles ailées (les uns et les autres sont bien souvent échaudés) ; ni les luxuriants panonceaux des officiers ministériels, notaires, etc., invitant le public à profiter de leur expérience, à titre plus onéreux que gratuit, bien entendu; ni les belles grilles de nos jardins et de nos monuments publics, dont le fer de lance miroite agréablement aux yeux; ni même le dôme des Invalides, dont la coupole élégante et grandiose à la fois reflète les éclatants rayons du soleil; ni la montre et la chaîne en or que le camelot, sur sa grosse main, protégée prudemment d'un papier soie, présente pour dix centimes à la joie des enfants et à la tranquillité des parents; ni les décors, ni la mise en scène de théâtre qui fait défiler à vos yeux éblouis de somptueuses théories de guerriers, de danseuses, de figurants aux habits chamarrés, aux armures étincelantes, non, nies amis, rien de tout cela, qui brille, qui reluit, qui scintille, qui charme, qui fascine, qui captive, qui enthousiasme, qui donne des rêves dorés la nuit, et des souhaits de grandeur et de richesse le jour, non rien de tout cela n'est or! C'est du simili, du clinquant, du faux, n'ayez pas d'illusion à cet égard.

L'or est un métal précieux, suivant la définition de la charade ; on ne le prodigue pas, il ne court pas les rues ; ceux qui en ont le gardent jalousement dans leurs coffres-forts et ne l'exposent pas à tout venant.

Méfiez-vous donc de ce qui brille et de ce qui reluit, ce n'est pas de l'or!

« O formose puer, nimium ne crede colori1 : O bel enfant! ne vous en rapportez pas trop à la couleur !»


1 Virgile, deuxième Églogue.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

samedi 14 avril 2012

Miette 32 : Faire l'âne pour avoir du son

La richesse

Faire l'âne pour avoir du son.

Sommaire. - Manger pour vivre. - II faut savoir s'y prendre. - Bête et animal.

Il ne faut pas « vivre pour manger », c'est un point acquis, et nous sommes en cela d'accord avec le seigneur Harpagon; ce qui est non moins indiscutable, c'est qu'il est indispensable de manger pour vivre. Or, pour manger, il faut avoir quelque chose à se mettre sous la dent ou les moyens de se le procurer.

Chacun s'ingénie à trouver sa pâture ; les procédés sont multiples; le préférable est celui qui donne le meilleur résultat.

Dans tous les cas, on atteint le but rêvé peu ou prou, aux dépens de son prochain, chacun suivant sa manière. Les uns procèdent par le travail, les autres par l'habileté, certains par la malice, d'aucuns par la flatterie. Il n'en manque pas qui affectent la niaiserie ou l'imbécillité pour tromper plus aisément et faire des dupes.

Dans ces dernières catégories, il convient déclasser ceux qui font l'âne pour avoir du son, ou du chardon, c'est tout comme. N'a-t-on pas dit d'ailleurs que

.... Tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute ?1

Réflexion faite, quel est le plus âne des deux, lequel mérite mieux le nom de « bête », celui qui singe l'âne pour avoir du son, ou celui qui est assez « bête » pour fournir le son ?


1. La Fontaine, Le Corbeau et le Renard, livre I, fable 2.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

mardi 10 avril 2012

Miette 31 : Pierre qui roule n'amasse pas mousse

Le travail

Pierre qui roule n'amasse pas mousse.

Sommaire. - Le calme des bois. - Ni pluie, ni vent, ni soleil. - Voyage d'une pierre précieuse. - Christine de France et saint François de Sales. - L'arbre veut la stabilité. - Déception à redouter.

La mousse aime le calme des bois, la tranquillité et la stabilité ; c'est ainsi qu'elle obtient sa jolie couleur verte, si douce à l'oeil, et son tapis moelleux, si doux au repos du voyageur fatigué.

Les pierres qui lui tiennent compagnie et qu'elle recouvre de son manteau protecteur sont depuis longtemps à la même place et se plaisent à se sentir ainsi abritées de la pluie, du vent et du soleil.

Celles, que leur esprit aventureux entraîne à une course vagabonde, ou que leur besoin de voyager engage à des déplacements, doivent forcément renoncer à toutes ces délices et ne connaissent la mousse que par ouï-dire. Jamais en roulant pierre n'en amassera.

Le proverbe français est la traduction littérale d'un adage grec employé par Lucien et passé dans la langue latine en ces termes :

Saxum volutum non obducitur musco :
« Un rocher remué n'est pas recouvert de mousse. »

Il est arrivé cependant une fois à une pierre de gagner à voyager et de rapporter gros à celui qui en était le détenteur; c'était, il est vrai, une pierre précieuse.

Christine de France, princesse de Piémont, ayant choisi saint François de Sales pour aumônier, lui fit présent d'un très beau diamant qu'elle lui recommanda de garder pour l'amour d'elle. « Madame, lui dit le saint prélat, je vous le promets, tant que les pauvres n'en auront pas besoin. »

La princesse l'ayant rencontré depuis sans le diamant, il lui fut aisé de deviner ce que celui-ci était devenu.

Elle lui en donna un autre d'un plus grand prix en lui recommandant de n'en pas faire comme du premier. « Madame, dit le saint, je ne vous en réponds pas, je suis peu propre à garder les choses précieuses. »

Il fut, en effet, fort peu soigneux de le conserver; le diamant se trouvait toujours en gage pour les malheureux; il était moins à l'évêque qu'à tous les pauvres gens que sa bonté secourait avec tant d'obstination. D'ailleurs saint François de Sales ne disait-il pas : « La charité excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. »

Tous les diamants n'ont pas la même bonne fortune et ne sont pas aussi rapidement et généreusement remplacés quand leur propriétaire les abandonne. Ne vous risquez donc pas à les faire « rouler », vous qui en possédez ; ils ne vous amasseraient rien du tout.

« L'arbre non plus n'aime pas à être transplanté. »
Saepius plantata arbor, fructum profert exiguum.

il ne produit qu'un fruit bien maigre; un proverbe latin le reconnaît :

Planta quae saepius transfertur non coalescit.

« La plante que l'on transfère trop souvent ne se fortifie pas. »

De même « qui habite partout, n'habite nulle part. »

Quisquis ubique habitat... nusquam habitat.1

Franklin a réuni ces deux réflexions en une seule phrase : « Je n'ai jamais vu un arbre qu'on change souvent de place, ni une famille qui déménage souvent, prospérer autant que d'autres qui restent stables. »

Soyons stables, ayons de la suite dans les idées et ne cherchons pas en changeant constamment de pays ou de profession, à augmenter nos ressources ou notre bien-être. La déception nous attendrait.

Dans maint auteur de science profonde
J'ai lu qu'on perd trop à courir le monde,
Très rarement on devient meilleur.
Un sort errant ne conduit qu'à l'erreur.2


1 Martial. [GGJ : Épigrammes, VII, 73, 6 : Celui qui habite partout, Maximus, n'habite nulle part.]
2 Gresset. [GGJ : C'est tiré du Chant Premier de Vert-Vert de Gresset. Cependant, Genest semble avoir mal transcrit le 3e vers qui se lit plutôt : Très rarement devient-on meilleur.]

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

dimanche 8 avril 2012

Miette 30 : S'agiter comme une corneille qui abat des noix

Le travail

S'agiter comme une corneille qui abat des noix.

Sommaire. - Au jardin des Plantes. - Souvenir d'enfance. - La guenon de Florian.

Je vais vous faire un aveu dépouillé d'artifice; je n'ai jamais aperçu de corneille abattant des noix; mais j'ai souvent, étant enfant, contemplé le singe du Jardin des Plantes qui secouait un arbre dépourvu de feuilles mais pourvu d'une cloche; il fallait voir comme l'animal, cramponné de ses quatre « mains » à une branche, l'agitait fébrilement ; el la cloche de sonner, de carillonner, et moi de rire et de rire, et je n'étais pas le seul. Eh bien ! l'ardeur que ce singe apportait à son carillon n'a d'égale que l'impétuosité de la corneille dans l'abatage des noix.

Il paraît qu'elle en est très friande et se livre dans les noyers à une gymnastique effrénée pour en détacher les fruits ; moins bête que la « jeune guenon »1 de Florian, elle sait les « ouvrir » en les précipitant violemment sur le sol. Finalement elle est récompensée de son zèle, et sa peine a trouvé son salaire.

Malgré cela, l'homme, qui a de l'intelligence et de l'esprit, a décidé que « s'employer à quelque chose avec zèle, mais avec un empressement irréfléchi », c'était agir comme la corneille qui abat des noix.

L'homme doit avoir raison, car il n'a pu arriver à ce rapprochement désobligeant pour la corneille qu'après saine et mûre méditation.


1 Florian, La Guenon, le Singe et la Noix, livre IV, fable 12.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

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