Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

dimanche 19 août 2012

Miette 66 : L'excès en tout est un défaut

La modestie

L'excès en tout est un défaut.

Sommaire. - Hippocrate dit oui, Galien aussi. - Conseil selon la formule. - Le bon devient mauvais - Suprême ressource. - Gare aux eaux !
Hippocrate avait révélé le moyen de bien se porter. Quoique les docteurs ne soient pas toujours d'accord et qu'on ait l'habitude de répéter : « Hippocrate dit oui, Galien dit non », celui-ci partageait l'avis du vieillard de Gos et en donnait la formule : « Id est : cibi, polus, somni, ornnia moderato, sint; c'est-à-dire : nourriture, boisson, sommeil, soyez modérés en tout ». C'est précisément le sens de notre proverbe, et disons hardiment avec les pères de la médecine : « L'excès en tout est un défaut ».

Répétons-le avec Guy du Faur, qui l'a commenté dans ses Quatrains moraux :

La modération est la vertu suprême,
L'excès mine le corps, il dégrade l'esprit.
 son funeste joug quiconque s'asservit
Est aux autres nuisible et se nuit à soi-même.

Insistons-y avec le vicomte Morel de Vincé : de sa Morale de l'Enfance, en 512 quatrains, détachons celui-ci :

Craignez l'excès de zèle et dans les vertus mêmes
Sans cesse conservez la modération.
Dans le milieu toujours est la perfection :
On ne la trouvera jamais dans les extrêmes.

Evidemment, il y a de bonnes choses dans la vie, le vin par exemple :

Le bon vin, quand on se modère,
Procure un effet salutaire ;
De la santé c'est le soutien,
Voilà le bien.

Mais,

Si la raison n'est attentive,
D'encor en encor il arrive
Qu'un coup de trop nous est fatal :
Voilà le mal.1

Les bons dîners, les joyeux soupers, les bals, les fêtes, les parties de plaisir, le travail lui-même, ce grand et souverain consolateur, tout cela présente, sur le moment, charme, joie et délices, à la condition de n'en pas abuser, uti, non abuti; autrement, gare aux maladies qui sournoisement vous guettent au détour du chemin. Je sais bien que l'on compte sur la saison des villes d'eaux pour se refaire la santé et chasser malaises et douleurs.

Mais hélas ! dès que chacun rentre
Chez soi, chacun est mécontent;
Celui qui se plaignait du ventre
Souffre des reins à chaque instant.

Les eaux à ce neurasthénique
D'un peu de goutte ont fait present ;
Et ce goutteux (destin inique)
Est neurasthénique à présent...

À seules fins (car tout s'enchaîne)
Que tous, malades et badauds,
Refassent, la saison prochaine,
La fortune des villes d'eaux.2

Le remède, on le voit, peut être pire que le mal ; soyez-en donc bien convaincus : « L'excès en tout est un défaut ».

Tout vouloir est d'un fou ; l'excès est son partage ;
La modération est le trésor du sage ;
Il sait régler ses goûts, ses travaux, ses plaisirs.
Mettre un but à sa course, un terme à ses désirs.3


1 Panard, Le Bien et le Mal, chanson.
2 Hugues Delorme
3 Voltaire, Discours iv.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

mardi 14 août 2012

Miette 65 : Rien de trop

La modestie

Rien de trop
(Ne quid nimis)

Sommaire. - La philosophie d'un des Sept Sages de la Grèce. - Adam reçoit les conseils de l'Archange saint Michel. - Intempérance des humains. - Qu'est-ce que le nécessaire? - Qu'est-ce que le superflu? - Le hic. - Les trop de Panard. - Vers à creuser.

Le vénérable Chilon, de Lacédémone, parlait peu mais parlait bien; il résumait toute sa philosophie en peu de mots : Rien de trop. La connaissance des humains lui avait donné une grande expérience; ce n'est pas en vain qu'il figurait parmi les sept sages de la Grèce. Ses observations lui avaient clairement démontré que l'excès nous perd. Si nous savions calmer nos appétits et mettre un frein à nos désirs, nous ne nous en porterions pas plus mal, au physique et au moral.

Dans le Paradis Perdu, de Milton, l'archange saint Michel donne le même conseil à Adam que préoccupe le moyen d'atteindre la fin de la vie dans les meilleures conditions, et qui lui demande la voie préférable à suivre ?

"There is, said Michaël, if thou well observe
The rule of Not too much : by temperance taught,
In what thou eat'st and drink'st; seekingfrom thence
Due nourishment, not gluttonous delight,
Till many years over thy head return."1

« C'est, dit Michel, d'observer la règle Rien de trop ; tu la trouves par la tempérance dans tes aliments, dans ton breuvage. Cherche une nourriture nécessaire et non de gourmandes délices; alors les années repasseront nombreuses sur ta tête. »

Les prescriptions de l'hygiène s'affirment dès le début du genre humain, puisque, d'après le grand poète anglais, notre père à tous les a reçues de première main pour nous les transmettre. Ce brave Adam n'y a pas manqué, non plus que ses successeurs, mais ce fut en pure perte. Les écrivains n'ont eu qu'à en constater la faillite.

De tous les animaux, l'homme a le plus de pente
À se porter dedans l'excès ;
Il faudrait faire le procès
Aux petits comme aux grands. Il n'est âme vivante
Qui ne pêche en ceci. Rien de trop est un point
Dont on parle sans cesse et qu'on n'observe point.2

Molière chante la même antienne :

Les hommes la plupart sont étrangement faits,
Dans la juste mesure on ne les voit jamais;
La raison a pour eux des bornes trop petites,
En chaque caractère ils passent ses limites,
Et la plus noble chose ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.3

Nous sommes fixés sur deux points, le premier c'est que nous devons observer la maxime Rien de trop; le second, c'est que nous ne l'observons pas; il en est un troisième pour lequel nous aurions grand besoin d'éclairer notre lanterne, celui de savoir où s'arrête le nécessaire, où commence le superflu.

Poggio avoue que rien n'est difficile comme de définir l'un et l'autre. En effet, tout est relatif ; ce qui est beaucoup pour moi est souvent bien peu pour vous, et réciproquement. À chacun d'établir pour son usage personnel les règles qui lui conviennent et à en respecter l'observance. Tel est le hic.

Panard, le joyeux chansonnier, Panard, dont le verre est pieusement conservé par les membres du Caveau4, et figure sur la table, devant le président, à leur banquet annuel, Panard, chez qui la gaîté faisait bon ménage avec la philosophie, s'est efforcé de nous tirer d'embarras en nous laissant une série d'exemples à méditer :

Trop de repos nous engourdit,
Trop de fracas nous étourdit,
Trop de froideur est indolence,
Trop d'activité turbulence.
Trop de vin trouble la raison,
Trop de remède est un poison.
Trop de finesse est artifice,
Trop de rigueur est cruauté,
Trop d'audace est témérité,
Trop d'économie avarice.
Trop de bien devient un fardeau,
Trop d'honneur est un esclavage,
Trop de plaisir mène au tombeau,
Trop d'esprit nous porte dommage,
Trop de confiance nous perd,
Trop de franchise nous dessert,
Trop de bonté devient faiblesse,
Trop de fierté devient hauteur,
Trop de complaisance bassesse,
Trop de politesse fadeur.5

Nous pouvons ajouter :

Trop gratter cuit
Trop parler nuit.

Et la liste ne sera pas épuisée. Mais bornons-nous. Rien de trop, avons-nous dit ; en voilà assez pour l'instant. Si peu que vous creusiez chaque vers, vous aurez matière à réflexions pour un bon moment.


1 Paradise Lost, book XI, v. 550 à 534.
Le Paradis perdu, chant XI, vers 550 à 554.
2 La Fontaine, Rien de trop, livre IX, fable II.
3 Tartufe, cormédie de Molière, acte I, scène vi.
4 « Le Caveau », société de chansonniers.
5 Panard, Maximes et sentences.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

jeudi 2 août 2012

Miette 64 : Faire la barbe à quelqu'un

La fierté

Faire la barbe à quelqu'un.

Sommaire. - Apanage des divinités. - Dieux barbus, prophètes barbus, grands prêtres barbus. - La barbe chez les sauvages. - Plus de barbe, plus d'autorité. - Le serment de l'empereur Cbarlemagne. - Hemi III brave l'opinion. - Un bouc et Platon. - Le « menton bleu » obligatoire. - La reine n'est pas rasée!

Du côté de la barbe est la toute-puissance.

Cette vérité a pris naissance à l'origine des siècles. Aussitôt que le monde eut atteint l'âge de raison, on représenta la divinité avec une barbe luxuriante. Que ce soit Jéhovah, que ce soient Jupiter, Neptune, Pluton, Vulcain ou autres dieux païens, tous avaient le menton somptueusement orné.

C'est ainsi qu'on entendait proclamer la force et le pouvoir. Suivre un aussi bel exemple était bien tentant; aussi les hommes n'ont eu garde d'y manquer. Prophètes, grands prêtres, et autres meneurs de peuples portaient cet insigne indéniable de la domination. La coutume en a duré bien longtemps ; de nos jours encore, pour en imposer aux peuplades sauvages ou aux peuples encore naïfs, nos soldats et nos missionnaires portent leur barbe aussi longue et aussi touffue que la nature le leur permet.

Si l'on s'était avisé de supprimer à quelqu'un cet imposant emblème, si on l'avait rasé, si on lui avait fait la barbe; ce quelqu'un était désormais privé du signe auquel s'attache l'idée de valeur et de considération; il était ravalé au rang du vulgaire, et perdait toute supériorité. L'expression en est passée dans la langue courante avec l'idée qui s'y attachait et faire la barbe à quelqu'un est devenu synonyme de bafouer, ridiculiser, abaisser.

Le serment ordinaire de Charlemagne était : « Je jure par Saint-Denis et par cette barbe qui me pend au menton! »

Nos rois Mérovingiens, Carlovingiens et les premiers Capétiens suivirent longtemps cet usage. Quelques-uns s'en affranchirent; l'un d'eux, Henri III, eut à subir la critique pour avoir eu la fantaisie, portant déjà une toque de femme, de s'être fait couper la barbe. D'Aubigné lui décocha pour la peine cette sanglante satire :

Avoir le menton raz,
Le geste efféminé, l'oeil d'un Sardanapale,
Si bien qu'un jour des Rois, ce douteux animal
Sans cervelle, sans front parut tel en un bal.

Cette sévère appréciation n'a pas les suffrages de tous. Certains estiment exagéré l'honneur fait à la barbe et ne craignent pas d'en plaisanter.

Pour posséder la sagesse suprême
Il faut avoir force barbe au menton,
Un bouc barbu pourra, par cela même,
Nous tenir lieu du sublime Platon.1

D'aucuns considèrent qu'il convient de se raser peu ou prou par respect pour soi-même et pour les autres.

De nos jours chacun se barbifie à son gré et n'encourt aucun risque d'accommoder sa figure comme il lui plaît.

Seuls, de par leur profession, les comédiens sont obligés au menton bleu, afin de pouvoir y adapter tel postiche exigé par le personnage représenté.

Je ne sais comment s'y prenaient les demoiselles de Saint-Cyr, quand, sous la direction de Mme de Maintenon, elles interprétaient les rôles de grands-prêtres dans les tragédies de Racine ; mais j'ai lu, chez un conteur d'histoires, qu'à la cour du roi Charles II d'Angleterre les moeurs étaient si sévères qu'on ne permettait pas aux femmes de monter sur les planches d'un théâtre. Les rôles féminins étaient attribués à des jeunes gens.

Un soir que la représentation tardait à commencer, le roi impatienté en demanda le motif : « Excusez-nous, Sire, répond le directeur du théâtre, mais la reine... n'est pas encore rasée! »


1 Anthologie grecque.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

mardi 31 juillet 2012

Miette 63 : Prendre la mouche

Le fierté

Prendre la mouche.

Sommaire. - Qui prend l'autre? - Explication nécessaire. - Ni mouche ni moutarde.

Les commentateurs sont fort embarrassés pour nous expliquer, quand on dit « prendre la mouche », si c'est la mouche que l'on prend ou si c'est la mouche qui vous prend.

Bien que l'un dise le contraire de l'autre, le sens est identiquement le même : dans les deux, c'est le même homme nerveux, impatient, s'irritant à tout propos et hors de propos.

Cela mérite bien une toute petite explication. Quand vous prenez une mouche, c'est qu'elle vous a chatouillé, agacé, asticoté, et vous n'êtes pas de bonne humeur. Si l'on donne, à présent, au mot « prendre » dans « prendre la mouche » le même sens que dans « prendre un rhume », « prendre froid », « prendre la fièvre », cela veut dire que vous êtes pris par le rhume, le froid, la fièvre, vous n'êtes pas plus content et de tout aussi mauvaise humeur.

Les Italiens disent: « La mosca vi sali al naso : la mouche vous saute au nez ». Chez nous, c'est la moutarde que nous faisons monter au nez. Mais le sentiment qu'on entend désigner est toujours le même sous des noms différents, impatience, colère, emportement :

...Ah! que vous êtes prompte!
La mouche tout d'un coup à la tête vous monte !1

Soyons calmes, doux et débonnaires, et ne livrons notre tête à aucun genre d'ascension de mouche ou de moutarde.


1 Molière, L'Étourdi, acte 1, scène X.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

lundi 30 juillet 2012

Miette 62 : Faire la mouche du coche

La fierté

Faire la mouche du coche.

Sommaire. - Rendons à César .... - Le père des héros de La Fontaine. - L'Auguste du cirque.

De nos jours il semble qu'on laisse un peu trop dans l'oubli le vieil Ésope, et qu'on fasse hommage au seul La Fontaine de nombre de fables que l'un a empruntées à l'autre. Cela n'amoindrit le mérite d'aucun des deux, d'autant que La Fontaine est le premier à reconnaître ce qu'il doit à son illustre devancier. N'a-t-il pas écrit, en dédiant ses fables à Monseigneur le Dauphin :

Je chante les héros dont Ésope est le père.

On n'est pas plus précis et plus franc. Vous ne serez donc pas étonnés d'apprendre que nous sommes redevables de la « Mouche du Coche » à Ésope, qui, le premier, l'a lancée dans la circulation pour désigner :

Certaines gens faisant les empressés,
S'introduisant dans les affaires ;
Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés.1

Nous sommes non moins redevables aux barnums des cirques du personnage grotesque, dénommé Auguste, le prototype de la « Mouche du Coche ». Il faut le voir allant et venant comme affolé, courant après l'un, sautant après l'autre, mais arrivant régulièrement en retard et mal à propos, le tout se terminant invariablement par culbutes, gifles, coups de pied et chutes les quatre fers en l'air. Hilarité des enfants et béatitude des parents.

Les Romains connaissaient aussi cette sorte de gens :

Est ardelionum quaedam Rimae natio
Trepide concursans, occupata in otio,
Gratis anhelans, multa agendo nihil agens
Sibi molesta et aliis odiosissima.2

« Il existe, à Rome, une espèce de faiseurs d'embarras qui montrent beaucoup d'activité quand rien n'est à faire, qui s'essoufflent en pure perte, qui, toujours affairés, ne font rien : ils sont leurs propres bourreaux et parfaitement odieux pour les autres. »

Les travers de l'humanité n'ont, on le voit, pas beaucoup varié; on les retrouve en tout temps et sous tous les climats.,


1 La Fontaine, Le Coche et la Mouche, livre VII, fable 9.
2 Phèdre.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

dimanche 29 juillet 2012

Miette 61 : Le coup de pied de l'âne

La fierté

Le coup de pied de l'âne.

Sommaire. - L'âne et les poètes. - Affirmation peu flatteuse. - Phèdre en latin, La Fontaine en français : accord parfait.

Les poètes, qui font leur réputation aux bêtes et aux gens, ont décidé que l'âne était le plus méprisable de tous les animaux. Pour quel motif? Ils ne l'ont pas révélé; leur affirmation doit-elle suffire?

Dans sa fable intitulée : Le Lion devenu vieux, le Sanglier, le Taureau et l'Âne, Phèdre raconte les insultes faites au Lion mourant par tous les animaux.

L'âne voyant que chaque bête
Frappait impunément, lui fracassa la tête
À coups de pied. En déplorant son sort
Le lion expirant dit : « L'outrage du fort
Est cruel à mon coeur, et pourtant je l'endure,
Mais supporter le tien, honte de la nature,
C'est souffrir une double mort. »

La Fontaine, le bon La Fontaine, a trouvé que son prédécesseur en jolies fables parlait d'or, puisque, reproduisant la même situation, il n'a pas craint de faire tenir au Lion s'adressant à l'Âne un langage analogue :

Ah! c'est trop, lui-dit-il : je voulais bien mourir !
Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes.1

Voilà donc bien établi que le suprême affront qu'un lion puisse subir est le coup de pied de l'âne.

Quand un homme a perdu son prestige et n'impose plus ni crainte ni respect, il se trouve en butte aux outrages de la multitude, aux injures des lâches, c'est-à-dire au coup de pied de l'âne.


1 La Fontaine, Le Lion devenu vieux, livre III, fable 14.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

lundi 23 juillet 2012

Miette 60 : On a souvent besoin d'un plus petit que soi

La fierté

On a souvent besoin d'un plus petit que soi.

Sommaire. - Éternel inconnu. - Puissant aujourd'hui, humble demain. - La joie de faire plaisir. - « Le Lion et le Rat ». - « Le Rat et le Lion ». - Grands et petits. - Petits et grands. - J'ai besoin de vous.

Demain! Que sera demain? De quoi demain sera-t-il fait? Question sans cesse renouvelée à laquelle personne ne peut répondre. Problème dont la solution n'a encore été trouvée par aucun mathématicien. C'est l'éternel inconnu. Aussi que d'imprévu, de surprises et de vicissitudes dans les événements et les situations. Les uns montent quand les autres s'abaissent, et souvent « la roche Tarpéienne est près du Capitol ».

Comme on ne sait ce que l'on sera demain, il est prudent de se concilier les bonnes grâces de tout le monde, des petits aussi bien que des grands. Les circonstances de la vie sont tellement variables et changeantes que les plus puissants seront peut-être dans le cas de recourir aux bons offices des plus humbles ; il sera donc prudent pour eux de ne pas faire fi de ces derniers, incertains du sort que l'avenir leur réserve à eux-mêmes.

Cela soit dit pour le cas où leur nature ne les engagerait pas à être bons et généreux sans esprit de retour.

Quoi de plus doux au coeur en effet, quoi de plus délicieux que de faire du bien à autrui, que d'obliger son prochain! Il semble qu'on n'ait pas de plus grande satisfaction que de faire plaisir ou de rendre service. La joie qu'on en ressent ne doit pas, pour être complète, s'accompagner d'un espoir de gratitude ou de reconnaissance quelconque.

C'est une pensée personnelle que je me permets d'exprimer ici en toute naïveté ; mais il paraît qu'elle ne répond pas au sentiment général contre lequel La Fontaine prend soin de nous mettre en garde en y insistant à deux reprises différentes1 :

Il faut autant qu'on peut obliger tout le monde :
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
De cette vérité deux fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.2

C'est ainsi que débute sa fable « Le Lion et le Rat », dans laquelle il nous raconte que le roi des animaux fut pris dans un filet dont il ne put se dépêtrer que grâce à un tout petit rat.

Le même récit avait été fait autrefois par Marot dans une fable dont le sujet était le même, bien que les deux mots du titre soient intervertis. En voici la fin d'une naïve simplicité :

Le Rat et le Lion.

Lors le Lion ces deux grands yeux vêtit,
Et vers le rat les tourna un petit,
En lui disant : « 0 povre verminière,
Tu n'as sur toi instrument ni manière,
Tu n'as couteau, serpe ni serpillon,
Qui sut couper corde ni cordillon,
Pour me jeter de cette étroite voie.
Va te cacher que le chat ne te voie.
— Sire Lion, dit le fils de souris,
De ton propos certes je me souris :
J'ai des couteaux assez, ne te soucie,
De bel os blanc plus tranchants qu'une scie ;
Leur gaine c'est ma gencive et ma bouche.
Bien couperont la corde qui te touche
De si très près, car j'y mettrai bon ordre »

Il ne faudrait pus conclure de tout cela que les grands doivent obliger les petits parce qu'ils en auront besoin à un moment donné, et que les petits n'ont jamais besoin des grands et peuvent les négliger sans crainte de représailles. Les petits ont, bien entendu, encore plus souvent besoin des grands; le tout est de savoir attendrir leur coeur au bon moment quand l'occasion se montre favorable. Lorsqu'on a le talent de découvrir leur côté sensible on s'en tire aisément à son avantage, même quand on a quelque peccadille à se reprocher.

Un valet fainéant va vous faire connaître
D'un seul et même trait le bon coeur de son maître.
« Va-t'en, dit celui-ci, tu me mets en courroux,
Je ne puis rien gagner sur ton âme indocile.
— Monsieur, je le sais bien, je vous suis inutile,
Mais vous me garderez, car j'ai besoin de vous. »


1 Le Lion et le Rat et la Colombe et la Fourmi, livre II, fables 11 et 12.
2 Le Lion et le Rat, livre II, fable 11.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

vendredi 20 juillet 2012

Miette 59 : Il est comme le paon qui crie en voyant ses pieds

La fierté

Il est comme le paon qui crie en voyant ses pieds.

Sommaire. - Junon a sa police secrète. - Jupiter agacé. - Mercure vengeur. - La flûte complice du crime. - Métamorphose. - Les yeux de l'homme sur la queue de l'oiseau. - Réclamation mal accueillie. - Pas d'épines, rien que des roses.

Junon, la digne épouse du Maître de l'Olympe, avait sa police secrète représentée par Argus, doué de cinquante paires d'yeux.

Cela déplut un jour à Jupiter qui dépêcha son fidèle Mercure avec mission de supprimer incontinent cet importun personnage. Le divin messager endormit Argus au son de la flûte et le tua. Voyez comme c'est simple et expéditif. Mais Junon avait pris son cher Argus sous sa protection et, pour le consoler, le transforma en paon.

Je vous ai conté cette petite histoire mythologique pour vous exposer la venue du paon sur terre et la présence sur ses plumes de cette quantité d'yeux qui ne sont autres que ceux d'Argus, passés de la tête de l'homme à la queue de l'oiseau.

Se sentant ainsi dans les bonnes grâces de la Grande Déesse, à laquelle il devait sa naissance, le paon se crut tout permis et devint exigeant ; il commença par se plaindre de son chant. Junon n'aimait pas les récriminations et le reçut de façon à le décourager. En quels termes, La Fontaine nous le confie :

Oiseau jaloux et qui devrais te taire,
Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol;
Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col
Un arc-en-ciel nue de cent sortes de soies ;
Qui te panades, qui déploies
Une si riche queue et qui semble à nos yeux
La boutique d'un lapidaire?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cesse donc de te plaindre; ou bien, pour te punir,
Je t'ôterai ton plumage.1

Il n'aurait plus manqué que cela : le paon conservant son cri et perdant ses plumes ! Si son cri ne lui plaisait pas, il y avait autre chose qui le contrariait dans son académie ; ses pieds lui déplaisaient davantage ; il les trouvait lourds et patauds, et aurait été bien aise d'en changer; mais, après l'accueil plutôt froid de sa protectrice, et devant une pareille menace, il préféra se retirer en silence, se contentant de crier en voyant ses pieds. Ce fut la punition de cet oiseau glorieux et vantard ; on y fait allusion quand on montre ses défauts à un vaniteux. L'allusion n'est pas nouvelle puisqu'on la trouve déjà dans une chanson de troubadour du XIIe siècle.

Le paon, de même que le vaniteux, ferait bien mieux de prendre les choses du bon côté et d'accepter défauts et qualités, tels que le sort les a répartis, en se conformant à la douce philosophie d'Alphonse Karr :

Vous vous plaignez de voir des rosiers épineux; Moi je m'en réjouis et rends grâces aux dieux Que les épines aient des roses.


1 Le Paon se plaignant à Junon, livre II, fable 17.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

Miette 58 : Monter sur ses grands chevaux

L'orgueil

Monter sur ses grands chevaux.

Sommaire. - Palefroi et destrier. - Vaincre ou mourir. - Équitation compliquée.

Au temps où la reine Berthe filait, les chevaliers avaient à leur disposition plusieurs catégories de chevaux ; les chevaux de parade et les chevaux de bataille.

Le cheval de parade, autrement dit palefroi, fin, élégant et fringant, permettait au seigneur de « parader », et à la dame « d'étaler ses grâces ».

Le cheval de bataille, communément appelé destrier ou dextrier, parce que l'écuyer le tenait de la main droite, de la dextre, avait une taille élevée et ne servait que pour le combat. Aussi quand le chevalier l'enfourchait, il n'envisageait que la lutte, vaincre ou mourir. C'était donc fini de rire quand il montait sur son grand cheval.

On a dit monter sur ses grands chevaux, je n'ai jamais bien su pourquoi; car il me paraît difficile de monter plusieurs chevaux, de même que de courir plusieurs lièvres à la fois.

Aujourd'hui, bien qu'on ait tendance à abandonner le cheval et à ne plus vouloir monter qu'en automobile ou en aéroplane, on n'en dit pas moins encore d'une personne qui s'emporte, le prend de haut et parle avec violence, qu'elle monte sur ses grands chevaux... au figuré.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

mercredi 18 juillet 2012

Miette 57 : C'est un frondeur

L'orgueil

C'est un frondeur.

Sommaire. - Richelieu et le duel. - Mazarin et la Fronde. - Canzonetta. - Portrait du frondeur. - Polichinelle et le commissaire. - Fermez boutique. - Frondeur et bon coeur.

Richelieu, le grand cardinal, n'aimait pas les duellistes ; il en coûtait cher à ceux qu'on surprenait l'épée à la main.

Le cardinal Mazarin, plus débonnaire, s'en prenait aux garçons de boutique et autres jeunes gens qui se battaient à coups de fronde ; les archers mis à leur poursuite avaient du mal à tenir ces frondeurs en respect.

Bachaumont, conseiller au Parlement, mit le mot à la mode quand il dit en parlant du Cardinal : « Je le fronderai bien. »

L'opposition aux volontés du ministre de Louis XIV enfant était désormais baptisée ; elle s'appelait la Fronde, nom devenu historique, et chansonné à l'époque par Barillon l'aîné :

Un vent de fronde
S'est levé ce matin.
Je crois qu'il gronde
Contre le Mazarin.

Celui-ci ne s'en émotionnait pas autrement et dans son insouciance italienne zézayait tranquillement en réponse : « S'ils cantent la canzonetta, ils payaront.» Et, pour lui, le principal était qu'on déliât fréquemment les cordons de la bourse à son profit.

Voici un poète qui n'est pas l'ami du frondeur, c'est Royou :

Le masque du frondeur cache un ambitieux,
Suivant les lieux, les temps, il sait changer de style
Et flatter à la cour comme il fronde à la ville.
On dedaigne l'encens qu'il y va prodiguer,
Et c'est toujours sans fruit qu'on le voit intriguer.
De n'être point aimé faut-il donc qu'il s'étonne ?
Personne ne lui plaît, il ne plaît à personne.

Royou était sans doute d'humeur morose, car généralement le frondeur bénéficie de la sympathie du public, qui ne déteste pas faire de l'opposition à l'autorité. Les enfants n'applaudissent-ils pas Polichinelle rossant le commissaire?

En l'an VII de la République Française, où le mépris de la religion chrétienne et de son culte était de commande, un bonnetier avait fermé sa boutique le jour de Pâques. Une affiche placardée dans tout Paris informa le peuple qu'une rigoureuse amende avait été infligée à cet audacieux.

Dès le lendemain, les acheteurs affluèrent chez lui en signe de protestation et firent sa fortune. Il lui fut loisible alors de se retirer avec de bonnes rentes et ferma définitivement boutique.

Le Parisien a toujours été frondeur et... « bon coeur ».

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

mardi 17 juillet 2012

Miette 56 : Après lui, il faut tirer l'échelle

L'orgueil

Après lui, il faut tirer l'échelle.

Sommaire. - Appréciation hasardée. - L'attrait d'un spectacle. - À qui l'honneur? Au dernier. - L'échelle n'est plus utile. - Souvenir de supériorité. - Les extrêmes se touchent.

Les criminalisles, les justiciers, tous ceux qui sont préposés à la défense de la société et à la punition des forfaits, ont estimé qu'il était plus pénible pour un criminel de voir exécuter son ou ses complices que d'être exécuté le premier.

Se sont-ils bien rendu compte de la mentalité des coquins, ou n'ont-ils pas plutôt raisonné comme des honnêtes gens, en se plaçant à leur point de vue personnel ? L'aspect du sang, de la torture, du supplice, inspire le dégoût, l'horreur et l'effroi à vous ou à moi, je le veux bien; mais à des misérables qui ont tué, brûlé, assassiné, je m'imagine que la sensation est tout autre et que, bien au contraire, ils doivent éprouver un malin plaisir à assister à la cérémonie ; après tout, c'est un spectacle gratuit; et comme, pour eux, c'est le dernier qui leur soit offert, ils entendent en jouir complètement et en avoir « pour leur argent ».

L'usage n'en a pas moins existé et subsisté de procéder, pour les exécutions de plusieurs complices, dans l'ordre inverse de l'importance présumée de la culpabilité de chacun.

Quand, autrefois, on avait recours à la pendaison, l'échelle était posée contre la potence; et lorsque tous les criminels étaient attachés au gibet, y compris le dernier, c'est-à-dire le plus gredin, l'échelle n'était plus utile; il fallait la retirer.

Je ne crois pas indispensable de vous glisser dans le tuyau de l'oreille que, eu égard aux circonstances au milieu desquelles on la prononçait, cette expression n'était pas prise en très bonne part. Comment en est-elle venue à s'appliquer à contre-sens et à signifier qu'après telle ou telle supériorité en art, en sciences, en courage, on ne pouvait trouver mieux, on n'avait plus rien à faire sinon à tirer l'échelle? j'avoue n'en rien savoir; ma surprise égale la vôtre et la dépasse au besoin; mais pourquoi s'insurger? le fait est là, brutal, indéniable. Comme explication, je puis vous soumettre qu'on n'a conservé dans son esprit qu'un souvenir de supériorité, sans maintenir l'idée de honte qui y était primitivement accolée :

Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés;1

on a oublié ces premiers degrés qui conduisaient au paroxysme du vice ; on les a gardés pour mener au summum de la gloire et de la vertu.

Les extrêmes se touchent !


1 Racine, Phèdre, acte IV, scène II.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

mardi 26 juin 2012

Miette 55 : Il vaut mieux faire envie que pitié

L'orgueil

Il vaut mieux faire envie que pitié.

Sommaire. - Prémisses posées. - Ennemie de notre bonheur. - Double souffrance. - Utilité des envieux. - Avantage d'être envié. - Cachons notre douleur. - Imprudente question. - Fine réponse.

L'envieux maigrit de l'embonpoint d'autrui.1

Faire envie, c'est être enviable; faire pitié, c'est être pitoyable; ces prémisses posées, la conclusion en découle logique et nous donne : il est préférable de provoquer l'envie plutôt que d'inspirer la pitié.

« L'envie est naturelle à l'homme, et cependant elle est un vice et un malheur tout à la fois. Nous devons donc la considérer comme une ennemie de notre bonheur et chercher à l'étouffer comme un méchant démon. Sénèque nous le commande par ces belles paroles :

« Nostra nos sine comparatione délectant : nunquam erit felix quem torquebit felicior (De ira, III,50) : Jouissons de ce que nous avons sans faire de comparaison; jamais de bonheur pour celui que tourmente un bonheur plus grand. »2

Ainsi s'exprime Schopenhauer. Puisqu'il était en train de citer Sénèque, il aurait pu ajouter du même auteur cette observation, qui complète la précédente : « L'ambitieux souffre doublement de l'envie, de celle qu'il éprouve et de celle qu'il inspire. »

Ces philosophes blâment l'envie et conseillent de s'en affranchir.

Boileau et Jean-Baptiste Rousseau, en gens pratiques, cherchent à tirer parti des envieux et vantent l'utilité des ennemis.

Commençons par Boileau :

Je dois plus à leur haine, il faut que je l'avoue,
Qu'au faible et vain talent dont la France me loue.
Leur venin, qui sur moi brûle de s'épancher,
Tous les jours en marchant m'empêche de broncher.
Je songe, à chaque trait que ma plume hasarde,
Que d'un œil dangereux leur troupe me regarde.
Je vais sur leurs avis corriger mes erreurs,
Et je mets à profit leurs malignes fureurs.
Sitôt que sur un vice ils pensent me confondre,
C'est en me guérissant que je vais leur répondre ;
Et plus en criminel ils pensent m'ériger,
Plus croissant en vertu, je songe à me venger.3

Plus calme et moins nerveux, Jean-Baptiste Rousseau songe au fruit que

Peut retirer un solide mérite
Des ennemis que le sort lui suscite.
Tous ces travaux dont il est combattu
Sont l'aliment qui nourrit sa vertu :
Dans le repos elle s'endort sans peine;
Mais les assauts la tiennent en haleine.4

Quel que soit le point de vue envisagé, vous avez intérêt à être envié, soit parce que votre mérite, votre talent vous auront donné une situation brillante et une réputation glorieuse, soit parce que la critique, vous ouvrant les yeux, vous conduira sur le chemin de la perfection. Par contre, s'il vous arrive un malheur, qu'on n'en sache rien, afin de ne pas devenir un objet de pitié.

Il est bon quelquefois de cacher sa douleur
Pour que nos ennemis n'aient pas fête en leur coeur.

Un auteur dramatique, qui venait d'obtenir un beau succès, reçoit la visite d'un de ses confrères, très connu par la malignité de son esprit et ses sentiments de jalousie : « Voilà un triomphe, s'écria-t-il en entrant, qui va fort déconcerter les envieux. Que vont-ils dire ? - C'est précisément à vous que je le demande, » répondit spirituellement l'auteur.


1 Horace
2 Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Parénèses et maximes, chapitre V, II, De l'envie.
3 Epître VII : À Racine, De l'utilité des ennemis. Vers 59 et suivants.
4 Epître IV, livre II. A. M. Rollin. Vers 205 et suivants.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

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