Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

vendredi 24 mai 2013

Miette 102 : À sotte demande pas de réponse

La prudence

À sotte demande pas de réponse.

Sommaire. - Les bêtes et les sots. - Une majorité. - Le plus sot animal. - Comment faire? - Sot qui se tait. - Plus sot qui parle.

« La nature n'a fait que les bêtes, nous devons les sots à l'état social. »

Balzac à qui appartient cette réflexion ne l'a pas développée, pensant qu'il n'en était pas besoin, que la chose allait de soi. Il a négligé de nous dire si l'état social avait produit beaucoup de ces sots dont il signalait l'existence, sans doute pour que nous reconnaissions l'exactitude de cette boutade :

Les sots, depuis Adam, sont en majorité1,

et admettions incontinent cette autre, qui n'en est que le complément :

De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome
Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme2.

Après être si bien documentés sur les rencontres que nous réservent nos promenades dans le monde, il ne nous reste plus qu'à être éclairés sur la conduite à tenir.

Puisque les sots foisonnent sur notre planète, vous ne tarderez pas à en croiser un au premier détour de la route.

Méfiez-vous ! évitez qu'il vous adresse la parole.

« L'homme ennuyeux n'est pas le sot qui ne parle pas, mais bien le sot qui parle. »

S'il vous interpelle, il ne pourra vous dire qu'une sottise, vous adresser une sotte demande, qui ne mérite point de réponse ; votre silence traduira votre mépris. C'est le parti le plus sage, prenez-le, tournez le dos. Il portera peut-être sur votre compte un jugement téméraire, mais n'en restera pas moins le dindon de la farce... en parlant :

Un jeune homme me crut un sot
Pour n'avoir pas dit un seul mot ;
Ce fut une injustice extrême
Dont tout autre aurait appelé.
On le crut un grand sot lui-même
Mais ce fut quand il eut parlé3.

Il vous sera facile de prendre votre revanche. Si l'on vient à vous faire cette question :

Quels sont les plaisirs de la vie
Qu'il faut prendre à chaque saison?

vous ne manquerez pas de répondre :

Dans la jeunesse la folie,
Dans la vieillesse la raison.

Non seulement vous n'aurez pas dit une sottise, mais vous aurez donné un sage conseil.


1 Casimir Delavigne.
2 Boileau, Satire VIII. « L'homme », vers 2.
3 Linières (Fr. Payot de).

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

vendredi 3 mai 2013

Miette 101 : Il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier

La prudence

Il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier.

Sommaire. - Bonne nourriture, belle ponte. - Je me précautionne. - Mésaventure du fermier voisin. - Divisez pour garder. - La fortune du philosophe Bias.

Au lieu de laisser mes poules, mes dindons, mes oies et mes canards vaguer à l'aventure dans les champs d'alentour et picorer çà et là au hasard de... la fourchette, je leur distribue généreusement grains d'avoine et de sarrasin, pâtées de pommes de terre bien cuites, assaisonnées de son d'excellente qualité. En retour, mes gentilles volailles, pleines de nourriture et de reconnaissance, me rendent quantité d'oeufs frais et beaux. J'en fais régulièrement l'abondante récolte; puis, loin de les mettre dans un seul et même panier, je les range soigneusement dans plusieurs.

- Pourquoi? me direz-vous.

- Pourquoi? Pour éviter la mésaventure survenue au fermier d'à côté :

Mon homme avait des oeufs et voulait s'en défaire ;
Pour ne pas à la foire arriver des derniers,
Quoiqu'il pût en remplir trois ou quatre paniers,
Il mit tout dans un seul et ne pouvait pis faire.
Sa mule, qui suait sous le poids du fardeau
Fragile comme du verre,
Pour en décharger sa peau,
À quatre pas de là donna du nez par terre.
« Hélas ! s'écria l'homme, à qui son désespoir
Inspira de vains préambules,
Que n'ai-je mis mes oeufs sur trois ou quatre mules !
Je mérite un malheur que je devais prévoir.
Si le ciel veut me permettre
De faire encore le métier,
Je jure de ne plus mettre
Tous mes oeufs dans un panier».1

Ce n'est pas seulement pour les oeufs qu'il faut ainsi procéder, mais pour toute espèce de choses.

N'embarquez pas toutes vos marchandises sur un seul vaisseau, un naufrage peut tout engloutir.

Ne placez pas toutes vos valeurs chez le même banquier ; celui-ci peut faire faillite ou avoir l'idée d'entreprendre un voyage au long cours et vous voilà ruiné.

Ne cachez pas tout votre argent dans un même endroit; des voleurs vous rendent visite, un incendie éclate; il ne vous reste plus rien.

Divisez, séparez, morcelez.

Si, après cela, vous n'êtes pas encore tranquille et rassuré, il n'y a plus qu'un seul moyen d'apporter le calme et le repos à votre âme inquiète : ne possédez ni marchandises, ni valeurs, ni économies.

Vous serez alors heureux et léger, à l'instar du philosophe Bias.

Priène, sa patrie, ayant été prise par Cyrus, tous les habitants emportèrent dans leur fuite ce qu'ils avaient de plus précieux. Bias seul n'emportait rien. On lui en demanda la raison :

« C'est, dit-il, que je porte tout avec moi : Omnia mea mecum porto. »

Sa fortune était sa sagesse.


1 Boursault.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

jeudi 2 mai 2013

Miette 100 : Avoir la puce à l'oreille

La prudence

Avoir la puce à l'oreille.

Sommaire. - Insomnie certaine. - Impressions militaires. - Insecte poétisé.

Quand une puce a entrepris de vous faire des caresses au milieu de la nuit, quelle que soit la partie de votre individu sur laquelle se soit jeté son dévolu, il y a de grandes chances que le sommeil vous abandonne ; on a jugé bon de ne retenir que l'oreille, ainsi que cela est consigné au XVIe siècle, dans un proverbe de Bouvelles :

Puce en l'oreille
L'homme réveille.

À la tête ou ailleurs, sa visite est des plus désagréables, et le tourlourou mécontent de sa garnison, ne faisait pas de distinction quand il résumait ses souvenirs de caserne :

Le jour, des muches (mouches),
La nuit, des puches (puces),
Sale régiment !

D'une manière moins brutale, Berlioz a poétiquement décrit, dans la Damnation de Faust1, les inconvénients multiples qu'entraîne avec soi ce minuscule animal aux jarrets d'acier, qui lui permettent de sauter mieux qu'un cabri. Méphistophélès démontre, avec exemple à l'appui, qu'il faut se méfier de lui et de toute sa famille; il a recours, pour cela, au procédé de l'apologue dans cette chanson :

1er couplet.
Une puce gentille
Chez un prince logeait.
Comme sa propre fille
Ce brave homme l'aimait,
Et, l'histoire l'assure,
Chez son tailleur un jour
Lui fit prendre mesure
Pour un habit de cour.

2e couplet.
L'insecte plein de joie,
Dès qu'il se vit paré
D'or, de velours, de soie,
Et de croix décoré,
Fit venir de province
Ses frères et ses soeurs
Qui par ordre du prince
Devinrent grands seigneurs.

3e couplet.
Mais ce qui fut bien pire,
C'est que les gens de cour
Sans oser en rien dire
Se grattaient tout le jour.
Cruelle politique !
Ah! plaignez leur destin,
Et dès qu'une nous pique
Écrasons-la soudain !

Une affaire vous préoccupe, l'inquiétude vous poursuit, vous ne pouvez dormir, comme si vous aviez réellement « la puce à l'oreille ». C'est alors que vous seriez heureux de mettre en pratique le conseil du Méphisto de Berlioz.

Malgré les désagréments et même la douleur que nous cause ce petit insecte, quelqu'un a trouvé le moyen de le poétiser :

La puce est un caprice ailé,
Des cieux il est la fantaisie,
C'est un miracle ciselé,
C'est un bijou de poésie.

L'auteur devait avoir l'âme bien bonne ou l'épiderme fort peu sensible.


1 La Damnation de Faust, légende dramatique en quatre parties (1846).

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.