Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

mardi 31 juillet 2012

Miette 63 : Prendre la mouche

Le fierté

Prendre la mouche.

Sommaire. - Qui prend l'autre? - Explication nécessaire. - Ni mouche ni moutarde.

Les commentateurs sont fort embarrassés pour nous expliquer, quand on dit « prendre la mouche », si c'est la mouche que l'on prend ou si c'est la mouche qui vous prend.

Bien que l'un dise le contraire de l'autre, le sens est identiquement le même : dans les deux, c'est le même homme nerveux, impatient, s'irritant à tout propos et hors de propos.

Cela mérite bien une toute petite explication. Quand vous prenez une mouche, c'est qu'elle vous a chatouillé, agacé, asticoté, et vous n'êtes pas de bonne humeur. Si l'on donne, à présent, au mot « prendre » dans « prendre la mouche » le même sens que dans « prendre un rhume », « prendre froid », « prendre la fièvre », cela veut dire que vous êtes pris par le rhume, le froid, la fièvre, vous n'êtes pas plus content et de tout aussi mauvaise humeur.

Les Italiens disent: « La mosca vi sali al naso : la mouche vous saute au nez ». Chez nous, c'est la moutarde que nous faisons monter au nez. Mais le sentiment qu'on entend désigner est toujours le même sous des noms différents, impatience, colère, emportement :

...Ah! que vous êtes prompte!
La mouche tout d'un coup à la tête vous monte !1

Soyons calmes, doux et débonnaires, et ne livrons notre tête à aucun genre d'ascension de mouche ou de moutarde.


1 Molière, L'Étourdi, acte 1, scène X.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

lundi 30 juillet 2012

Miette 62 : Faire la mouche du coche

La fierté

Faire la mouche du coche.

Sommaire. - Rendons à César .... - Le père des héros de La Fontaine. - L'Auguste du cirque.

De nos jours il semble qu'on laisse un peu trop dans l'oubli le vieil Ésope, et qu'on fasse hommage au seul La Fontaine de nombre de fables que l'un a empruntées à l'autre. Cela n'amoindrit le mérite d'aucun des deux, d'autant que La Fontaine est le premier à reconnaître ce qu'il doit à son illustre devancier. N'a-t-il pas écrit, en dédiant ses fables à Monseigneur le Dauphin :

Je chante les héros dont Ésope est le père.

On n'est pas plus précis et plus franc. Vous ne serez donc pas étonnés d'apprendre que nous sommes redevables de la « Mouche du Coche » à Ésope, qui, le premier, l'a lancée dans la circulation pour désigner :

Certaines gens faisant les empressés,
S'introduisant dans les affaires ;
Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés.1

Nous sommes non moins redevables aux barnums des cirques du personnage grotesque, dénommé Auguste, le prototype de la « Mouche du Coche ». Il faut le voir allant et venant comme affolé, courant après l'un, sautant après l'autre, mais arrivant régulièrement en retard et mal à propos, le tout se terminant invariablement par culbutes, gifles, coups de pied et chutes les quatre fers en l'air. Hilarité des enfants et béatitude des parents.

Les Romains connaissaient aussi cette sorte de gens :

Est ardelionum quaedam Rimae natio
Trepide concursans, occupata in otio,
Gratis anhelans, multa agendo nihil agens
Sibi molesta et aliis odiosissima.2

« Il existe, à Rome, une espèce de faiseurs d'embarras qui montrent beaucoup d'activité quand rien n'est à faire, qui s'essoufflent en pure perte, qui, toujours affairés, ne font rien : ils sont leurs propres bourreaux et parfaitement odieux pour les autres. »

Les travers de l'humanité n'ont, on le voit, pas beaucoup varié; on les retrouve en tout temps et sous tous les climats.,


1 La Fontaine, Le Coche et la Mouche, livre VII, fable 9.
2 Phèdre.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

dimanche 29 juillet 2012

Miette 61 : Le coup de pied de l'âne

La fierté

Le coup de pied de l'âne.

Sommaire. - L'âne et les poètes. - Affirmation peu flatteuse. - Phèdre en latin, La Fontaine en français : accord parfait.

Les poètes, qui font leur réputation aux bêtes et aux gens, ont décidé que l'âne était le plus méprisable de tous les animaux. Pour quel motif? Ils ne l'ont pas révélé; leur affirmation doit-elle suffire?

Dans sa fable intitulée : Le Lion devenu vieux, le Sanglier, le Taureau et l'Âne, Phèdre raconte les insultes faites au Lion mourant par tous les animaux.

L'âne voyant que chaque bête
Frappait impunément, lui fracassa la tête
À coups de pied. En déplorant son sort
Le lion expirant dit : « L'outrage du fort
Est cruel à mon coeur, et pourtant je l'endure,
Mais supporter le tien, honte de la nature,
C'est souffrir une double mort. »

La Fontaine, le bon La Fontaine, a trouvé que son prédécesseur en jolies fables parlait d'or, puisque, reproduisant la même situation, il n'a pas craint de faire tenir au Lion s'adressant à l'Âne un langage analogue :

Ah! c'est trop, lui-dit-il : je voulais bien mourir !
Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes.1

Voilà donc bien établi que le suprême affront qu'un lion puisse subir est le coup de pied de l'âne.

Quand un homme a perdu son prestige et n'impose plus ni crainte ni respect, il se trouve en butte aux outrages de la multitude, aux injures des lâches, c'est-à-dire au coup de pied de l'âne.


1 La Fontaine, Le Lion devenu vieux, livre III, fable 14.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

lundi 23 juillet 2012

Miette 60 : On a souvent besoin d'un plus petit que soi

La fierté

On a souvent besoin d'un plus petit que soi.

Sommaire. - Éternel inconnu. - Puissant aujourd'hui, humble demain. - La joie de faire plaisir. - « Le Lion et le Rat ». - « Le Rat et le Lion ». - Grands et petits. - Petits et grands. - J'ai besoin de vous.

Demain! Que sera demain? De quoi demain sera-t-il fait? Question sans cesse renouvelée à laquelle personne ne peut répondre. Problème dont la solution n'a encore été trouvée par aucun mathématicien. C'est l'éternel inconnu. Aussi que d'imprévu, de surprises et de vicissitudes dans les événements et les situations. Les uns montent quand les autres s'abaissent, et souvent « la roche Tarpéienne est près du Capitol ».

Comme on ne sait ce que l'on sera demain, il est prudent de se concilier les bonnes grâces de tout le monde, des petits aussi bien que des grands. Les circonstances de la vie sont tellement variables et changeantes que les plus puissants seront peut-être dans le cas de recourir aux bons offices des plus humbles ; il sera donc prudent pour eux de ne pas faire fi de ces derniers, incertains du sort que l'avenir leur réserve à eux-mêmes.

Cela soit dit pour le cas où leur nature ne les engagerait pas à être bons et généreux sans esprit de retour.

Quoi de plus doux au coeur en effet, quoi de plus délicieux que de faire du bien à autrui, que d'obliger son prochain! Il semble qu'on n'ait pas de plus grande satisfaction que de faire plaisir ou de rendre service. La joie qu'on en ressent ne doit pas, pour être complète, s'accompagner d'un espoir de gratitude ou de reconnaissance quelconque.

C'est une pensée personnelle que je me permets d'exprimer ici en toute naïveté ; mais il paraît qu'elle ne répond pas au sentiment général contre lequel La Fontaine prend soin de nous mettre en garde en y insistant à deux reprises différentes1 :

Il faut autant qu'on peut obliger tout le monde :
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
De cette vérité deux fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.2

C'est ainsi que débute sa fable « Le Lion et le Rat », dans laquelle il nous raconte que le roi des animaux fut pris dans un filet dont il ne put se dépêtrer que grâce à un tout petit rat.

Le même récit avait été fait autrefois par Marot dans une fable dont le sujet était le même, bien que les deux mots du titre soient intervertis. En voici la fin d'une naïve simplicité :

Le Rat et le Lion.

Lors le Lion ces deux grands yeux vêtit,
Et vers le rat les tourna un petit,
En lui disant : « 0 povre verminière,
Tu n'as sur toi instrument ni manière,
Tu n'as couteau, serpe ni serpillon,
Qui sut couper corde ni cordillon,
Pour me jeter de cette étroite voie.
Va te cacher que le chat ne te voie.
— Sire Lion, dit le fils de souris,
De ton propos certes je me souris :
J'ai des couteaux assez, ne te soucie,
De bel os blanc plus tranchants qu'une scie ;
Leur gaine c'est ma gencive et ma bouche.
Bien couperont la corde qui te touche
De si très près, car j'y mettrai bon ordre »

Il ne faudrait pus conclure de tout cela que les grands doivent obliger les petits parce qu'ils en auront besoin à un moment donné, et que les petits n'ont jamais besoin des grands et peuvent les négliger sans crainte de représailles. Les petits ont, bien entendu, encore plus souvent besoin des grands; le tout est de savoir attendrir leur coeur au bon moment quand l'occasion se montre favorable. Lorsqu'on a le talent de découvrir leur côté sensible on s'en tire aisément à son avantage, même quand on a quelque peccadille à se reprocher.

Un valet fainéant va vous faire connaître
D'un seul et même trait le bon coeur de son maître.
« Va-t'en, dit celui-ci, tu me mets en courroux,
Je ne puis rien gagner sur ton âme indocile.
— Monsieur, je le sais bien, je vous suis inutile,
Mais vous me garderez, car j'ai besoin de vous. »


1 Le Lion et le Rat et la Colombe et la Fourmi, livre II, fables 11 et 12.
2 Le Lion et le Rat, livre II, fable 11.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

vendredi 20 juillet 2012

Miette 59 : Il est comme le paon qui crie en voyant ses pieds

La fierté

Il est comme le paon qui crie en voyant ses pieds.

Sommaire. - Junon a sa police secrète. - Jupiter agacé. - Mercure vengeur. - La flûte complice du crime. - Métamorphose. - Les yeux de l'homme sur la queue de l'oiseau. - Réclamation mal accueillie. - Pas d'épines, rien que des roses.

Junon, la digne épouse du Maître de l'Olympe, avait sa police secrète représentée par Argus, doué de cinquante paires d'yeux.

Cela déplut un jour à Jupiter qui dépêcha son fidèle Mercure avec mission de supprimer incontinent cet importun personnage. Le divin messager endormit Argus au son de la flûte et le tua. Voyez comme c'est simple et expéditif. Mais Junon avait pris son cher Argus sous sa protection et, pour le consoler, le transforma en paon.

Je vous ai conté cette petite histoire mythologique pour vous exposer la venue du paon sur terre et la présence sur ses plumes de cette quantité d'yeux qui ne sont autres que ceux d'Argus, passés de la tête de l'homme à la queue de l'oiseau.

Se sentant ainsi dans les bonnes grâces de la Grande Déesse, à laquelle il devait sa naissance, le paon se crut tout permis et devint exigeant ; il commença par se plaindre de son chant. Junon n'aimait pas les récriminations et le reçut de façon à le décourager. En quels termes, La Fontaine nous le confie :

Oiseau jaloux et qui devrais te taire,
Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol;
Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col
Un arc-en-ciel nue de cent sortes de soies ;
Qui te panades, qui déploies
Une si riche queue et qui semble à nos yeux
La boutique d'un lapidaire?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cesse donc de te plaindre; ou bien, pour te punir,
Je t'ôterai ton plumage.1

Il n'aurait plus manqué que cela : le paon conservant son cri et perdant ses plumes ! Si son cri ne lui plaisait pas, il y avait autre chose qui le contrariait dans son académie ; ses pieds lui déplaisaient davantage ; il les trouvait lourds et patauds, et aurait été bien aise d'en changer; mais, après l'accueil plutôt froid de sa protectrice, et devant une pareille menace, il préféra se retirer en silence, se contentant de crier en voyant ses pieds. Ce fut la punition de cet oiseau glorieux et vantard ; on y fait allusion quand on montre ses défauts à un vaniteux. L'allusion n'est pas nouvelle puisqu'on la trouve déjà dans une chanson de troubadour du XIIe siècle.

Le paon, de même que le vaniteux, ferait bien mieux de prendre les choses du bon côté et d'accepter défauts et qualités, tels que le sort les a répartis, en se conformant à la douce philosophie d'Alphonse Karr :

Vous vous plaignez de voir des rosiers épineux; Moi je m'en réjouis et rends grâces aux dieux Que les épines aient des roses.


1 Le Paon se plaignant à Junon, livre II, fable 17.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

Miette 58 : Monter sur ses grands chevaux

L'orgueil

Monter sur ses grands chevaux.

Sommaire. - Palefroi et destrier. - Vaincre ou mourir. - Équitation compliquée.

Au temps où la reine Berthe filait, les chevaliers avaient à leur disposition plusieurs catégories de chevaux ; les chevaux de parade et les chevaux de bataille.

Le cheval de parade, autrement dit palefroi, fin, élégant et fringant, permettait au seigneur de « parader », et à la dame « d'étaler ses grâces ».

Le cheval de bataille, communément appelé destrier ou dextrier, parce que l'écuyer le tenait de la main droite, de la dextre, avait une taille élevée et ne servait que pour le combat. Aussi quand le chevalier l'enfourchait, il n'envisageait que la lutte, vaincre ou mourir. C'était donc fini de rire quand il montait sur son grand cheval.

On a dit monter sur ses grands chevaux, je n'ai jamais bien su pourquoi; car il me paraît difficile de monter plusieurs chevaux, de même que de courir plusieurs lièvres à la fois.

Aujourd'hui, bien qu'on ait tendance à abandonner le cheval et à ne plus vouloir monter qu'en automobile ou en aéroplane, on n'en dit pas moins encore d'une personne qui s'emporte, le prend de haut et parle avec violence, qu'elle monte sur ses grands chevaux... au figuré.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

mercredi 18 juillet 2012

Miette 57 : C'est un frondeur

L'orgueil

C'est un frondeur.

Sommaire. - Richelieu et le duel. - Mazarin et la Fronde. - Canzonetta. - Portrait du frondeur. - Polichinelle et le commissaire. - Fermez boutique. - Frondeur et bon coeur.

Richelieu, le grand cardinal, n'aimait pas les duellistes ; il en coûtait cher à ceux qu'on surprenait l'épée à la main.

Le cardinal Mazarin, plus débonnaire, s'en prenait aux garçons de boutique et autres jeunes gens qui se battaient à coups de fronde ; les archers mis à leur poursuite avaient du mal à tenir ces frondeurs en respect.

Bachaumont, conseiller au Parlement, mit le mot à la mode quand il dit en parlant du Cardinal : « Je le fronderai bien. »

L'opposition aux volontés du ministre de Louis XIV enfant était désormais baptisée ; elle s'appelait la Fronde, nom devenu historique, et chansonné à l'époque par Barillon l'aîné :

Un vent de fronde
S'est levé ce matin.
Je crois qu'il gronde
Contre le Mazarin.

Celui-ci ne s'en émotionnait pas autrement et dans son insouciance italienne zézayait tranquillement en réponse : « S'ils cantent la canzonetta, ils payaront.» Et, pour lui, le principal était qu'on déliât fréquemment les cordons de la bourse à son profit.

Voici un poète qui n'est pas l'ami du frondeur, c'est Royou :

Le masque du frondeur cache un ambitieux,
Suivant les lieux, les temps, il sait changer de style
Et flatter à la cour comme il fronde à la ville.
On dedaigne l'encens qu'il y va prodiguer,
Et c'est toujours sans fruit qu'on le voit intriguer.
De n'être point aimé faut-il donc qu'il s'étonne ?
Personne ne lui plaît, il ne plaît à personne.

Royou était sans doute d'humeur morose, car généralement le frondeur bénéficie de la sympathie du public, qui ne déteste pas faire de l'opposition à l'autorité. Les enfants n'applaudissent-ils pas Polichinelle rossant le commissaire?

En l'an VII de la République Française, où le mépris de la religion chrétienne et de son culte était de commande, un bonnetier avait fermé sa boutique le jour de Pâques. Une affiche placardée dans tout Paris informa le peuple qu'une rigoureuse amende avait été infligée à cet audacieux.

Dès le lendemain, les acheteurs affluèrent chez lui en signe de protestation et firent sa fortune. Il lui fut loisible alors de se retirer avec de bonnes rentes et ferma définitivement boutique.

Le Parisien a toujours été frondeur et... « bon coeur ».

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.

mardi 17 juillet 2012

Miette 56 : Après lui, il faut tirer l'échelle

L'orgueil

Après lui, il faut tirer l'échelle.

Sommaire. - Appréciation hasardée. - L'attrait d'un spectacle. - À qui l'honneur? Au dernier. - L'échelle n'est plus utile. - Souvenir de supériorité. - Les extrêmes se touchent.

Les criminalisles, les justiciers, tous ceux qui sont préposés à la défense de la société et à la punition des forfaits, ont estimé qu'il était plus pénible pour un criminel de voir exécuter son ou ses complices que d'être exécuté le premier.

Se sont-ils bien rendu compte de la mentalité des coquins, ou n'ont-ils pas plutôt raisonné comme des honnêtes gens, en se plaçant à leur point de vue personnel ? L'aspect du sang, de la torture, du supplice, inspire le dégoût, l'horreur et l'effroi à vous ou à moi, je le veux bien; mais à des misérables qui ont tué, brûlé, assassiné, je m'imagine que la sensation est tout autre et que, bien au contraire, ils doivent éprouver un malin plaisir à assister à la cérémonie ; après tout, c'est un spectacle gratuit; et comme, pour eux, c'est le dernier qui leur soit offert, ils entendent en jouir complètement et en avoir « pour leur argent ».

L'usage n'en a pas moins existé et subsisté de procéder, pour les exécutions de plusieurs complices, dans l'ordre inverse de l'importance présumée de la culpabilité de chacun.

Quand, autrefois, on avait recours à la pendaison, l'échelle était posée contre la potence; et lorsque tous les criminels étaient attachés au gibet, y compris le dernier, c'est-à-dire le plus gredin, l'échelle n'était plus utile; il fallait la retirer.

Je ne crois pas indispensable de vous glisser dans le tuyau de l'oreille que, eu égard aux circonstances au milieu desquelles on la prononçait, cette expression n'était pas prise en très bonne part. Comment en est-elle venue à s'appliquer à contre-sens et à signifier qu'après telle ou telle supériorité en art, en sciences, en courage, on ne pouvait trouver mieux, on n'avait plus rien à faire sinon à tirer l'échelle? j'avoue n'en rien savoir; ma surprise égale la vôtre et la dépasse au besoin; mais pourquoi s'insurger? le fait est là, brutal, indéniable. Comme explication, je puis vous soumettre qu'on n'a conservé dans son esprit qu'un souvenir de supériorité, sans maintenir l'idée de honte qui y était primitivement accolée :

Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés;1

on a oublié ces premiers degrés qui conduisaient au paroxysme du vice ; on les a gardés pour mener au summum de la gloire et de la vertu.

Les extrêmes se touchent !


1 Racine, Phèdre, acte IV, scène II.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.