Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

dimanche 24 juin 2007

Egloff, Chapelan et Du Ryer

Plus de 80 citations ajoutées cette semaine Au fil de mes lectures.

De Joël Egloff, « Les Ensoleillés, c'est l'histoire de ceux qui ont tant de mal à être au rendez-vous » lit-on en quatrième de couvreture. Et le livre, c'est exactement cela. Aussi à lire de cet auteur son Edmond Ganglion & fils. C'est chez Folio, c'est pas cher.

J'avais déjà parlé ici de Lire et Écrire de Maurice Chapelan. Chapelan est né en 1906. Mais saurez-vous trouver sa date de décès (s'il est bien décédé!). Sur mon site, j'ai inscrit 1992. Cependant, j'avoue n'en être absolument pas certain. De tous mes livres, seul Jérôme Duhamel dans Dictionnaire des citations du XXe siècle et dans La passion des livres mentionne cette date. Or j'ai parfois trouvé des erreurs dans les bouquins de ce monsieur.

J'ai donc parcouru le web, mais encore là, peu de sources fiables.

J'ai effectué une recherche à la Bibliothèque Nationale de France, la Bibliothèque Nationale du Québec et la Library of Congress. Tous les catalogues donnent bien 1906 en naissance, mais ils sont tous silencieux sur la date de sa mort. Sur un site espagnol, on indique qu'il serait mort le 14 mars 1992, mais comment s'y fier ? Toujours est-il que si vous avez une bonne référence qui me confirmerait cette date, j'apprécierais bien que vous me la fassiez parvenir !

Finalement, j'ai aussi lu cette semaine une pièce de Pierre Du Ryer, auteur du XVIIe siècle. Les Vendanges de Suresnes est une comédie légère. On y trouve cependant, autour de l'amour, les mêmes préoccupations qu'aujourd'hui. Ce que j'aime bien dans ces vieilles pièces de théâtre, ce sont les tournures de phrase parfois exquises. Par exemple :

L'ingrate me condamne à mourir dans la flamme
Que l'éclat de ses yeux alluma dans mon âme.


Ou encore, pour bien indiquer à l'amour de votre vie combien son absence vous fait mal, il suffit de lui lancer un :

Mon enfer est partout où ta beauté n'est pas.

Il faut, évidemment, la dire en ayant l'air sincère, et alors vous ferez un hit, c'est certain. Dans le vers original, on trouve sa au lieu de ta, mais vous pouvez certainement vous permettre des écarts de ce genre. Après tout, il n'est nul besoin de lui dire que ce n'est pas de vous !

Pour ceux d'entre vous curieux de connaître le temps nécessaire à une telle mise à jour d'Au fil de mes lectures, disons que cela m'a demandé un gros quatre heures sans interruption. Il faut en effet :
  • transcrire tous les extraits dans un fichier ;
  • imprimer les citations pour les corriger manuellement ;
  • recorriger le fichier avec Antidote ;
  • numériser la jaquette des livres ;
  • monter tout ça dans ma base de données locale ;
  • refaire une vérification sur mon serveur local ;
  • transférer le tout sur Internet.
Voili-voilà !

vendredi 22 juin 2007

Que lire à 15 ans?

La lecture est une expérience sensible qui se situe dans le monde réel, où on s'expose à des blessures, où l'âme subit des lésions. Une phrase qu'on lit peut être une semence qui pousse. Soudain de manière imprévisible, elle s'ouvre à elle-même et déchire le sol où elle est tombée au hasard du vent et peut-être de la chance.
Pascal Quignard, Les Paradisiaques, 2005


Cette semaine, mon collègue conseiller pédagogique en français m'a demandé ce que je suggérerais à des jeunes de 13-15 ans qui n'aiment pas vraiment lire. « Ce doit être des auteurs francophones non québécois car nous avons déjà une bonne liste de ces derniers. » m'a-t-il lancé.

Suggérer des lectures m'est toujours difficile : la lecture étant un plaisir intime, comment ne pas se sentir violé lorsque ces choix sont critiqués ou désavoués?

L'autre problème est relié au plaisir de la lecture à l'école. Je vois tant de gens qui n'aiment pas lire. Pas seulement des élèves : j'inclus aussi les intervenants du monde scolaire. Donc, remettre une liste à un enseignant qui n'éprouve pas le plaisir de la lecture et qui ne connaît pas les auteurs suggérés, ou qui, envers certains, est rempli d'un triste préjugé (quels sont vos sentiments en voyant Hugo ou Zola?) m'apparaît comme un grand risque. Je sens que cela paraît très bien, promouvoir la lecture, mais, dirait-on, à la condition qu'on n'ait pas soi-même à lire.

Et puis, il a aussi tout ce monde de la catégorisation. Qu'est-ce qu'un lecteur à 15 ans? La lecture n'est pas une question d'âge, c'est une question de sensibilité. Le rôle de l'enseignant est de suggérer une panoplie de lectures possibles. Pour cela, il faut soi-même avoir beaucoup lu pour pouvoir parler des livres. Sinon, cela demeure un exercice bidon, comme on en vit tant dans nos écoles.

Malgré tout, j'ai pris une petite demi-heure, passant rapidement au travers de mes auteurs sur Au fil de mes lectures pour lui proposer quelques titres.

Barjavel. Soit Ravage ou La nuit des temps ou encore Le Voyageur imprudent. C'est de la bonne SF française.

De C. Bobin, Isabelle Bruges. Cela constituerait d'ailleurs une belle lecture à haute voix que l'enseignant pourrait faire en classe.

P. Cauvin : Pythagore je t'adore.

Et puis, il faut lire La petite fille de M. Linh de Philippe Claudel.

A. Dhôtel avec Le pays où l'on arrive jamais.

Folco. Dieu et nous seuls pouvons. Imaginons un enseignant qui en fait la lecture à ses élèves, une demi-heure par jour...

Fermine avec Neige ou l'Apiculteur.

Gougaud et son Bélibaste.

Les polars de Grangé.

On dira ce qu'on voudra, mais il faut lire V. Hugo. Suggérons L'homme qui rit.

Les Rouletabille de Gaston Leroux.

Mingarelli avec, par exemple, La dernière neige.

Orsenna avec La grammaire est une chanson douce.

Toutes la série des Kamo de Pennac. Ses Malaussène aussi, évidemment.

La joueuse de go de Shan Sa.

Van Cauwelarert avec La vie interdite ou encore L'éducation d'une fée.

Les polars de F. Vargas.

Il serait sans doute pertinent de cibler un ou deux Jules Verne et, pourquoi pas, des nouvelles de Zola.

Ces livres doivent être présentés aux élèves. Et pour cela, il faut les avoir lus soi-même pour pouvoir en parler. Cette liste est donc ma liste, celle que je n'hésiterais pas à vendre aux élèves.

samedi 9 juin 2007

Trois lectures

L'Art de philosopher : J'ai pris le temps de lire ce livre publié en 2005 aux Presses de l'Université Laval qui regroupe trois essais écrits par Bertrand Russell dans les années quarante. Dans le premier essai, on trouve :
Ce serait admirable de voir dans nos écoles un certain pourcentage de musulmans et de bouddhistes que l'on encouragerait à défendre leurs religions respectives contre la majorité des élèves d'obédience chrétienne. Voilà qui affaiblirait peut-être la force des convictions irrationnelles de chaque côté.
Le troisième essai du livre est consacré au calcul. Russell tente de démontrer toute l'importance pour un philosophe d'étudier les mathématiques. Un extrait :
Au début, tout enseignement des mathématiques devrait se faire à partir de problèmes pratiques qui seraient aussi des problèmes faciles et de nature à intéresser l'enfant. Quand j'étais jeune (il se peut que les choses n'aient pas changé à cet égard), les problèmes étaient tels que personne n'aurait pu même vouloir les résoudre. Par exemple, A, B et C se déplacent d'un point X vers un point Y. A est à pied, B est à cheval et C est à vélo. A fait un somme à divers intervalles, le cheval de B se met à boiter et C fait une crevaison. A prend deux fois plus de temps qu'il n'en aurait pris à B si le cheval de ce dernier ne s'était pas mis à boiter, et C arrive une demi-heure après que A serait arrivé s'il ne s'était pas endormi, et ainsi de suite. Il y a là de quoi dégoûter même le plus zélé des élèves.
J'ai aussi beaucoup apprécié ma lecture du petit essai de Christian Godin Nul n'est méchant volontairement, publié chez Pleins Feux en 2001. Par exemple :
Mais qui aurait le mauvais esprit de calculer tout le mal social que peut occasionner une décision de licenciement ? Tellement il est entendu de nos jours qu'une entreprise ne fait que du bien puisqu'elle existe et fait des profits... Les dirigeants ne veulent aucun mal à ceux dont ils font le désespoir, de même que les cambrioleurs ne veulent aucun mal à ceux dont ils font la détresse. Mais justement, n'est-ce pas cela aussi, la méchanceté, cette terrible incapacité à sortir du cercle de son moi (ou de celui de son petit nous, ce qui revient au même), l'incapacité a comprendre l'autre dans la totalité de l'existence et de l'ordre symbolique qui fait de la personne humaine bien autre chose qu'un individu ? Le cambrioleur et le dirigeant d'entreprise ne veulent briser aucune existence, ils ne veulent que renforcer la leur. On comprend à présent la pertinence de cette idée de Platon, que le premier mal, c'est l'ignorance.
Cependant, la lecture qui m'a le plus fait sourire est celle d'Auguste Detoeuf et son Propos de O.L. Barenton, confiseur. J'en avais déjà parlé un peu ici. J'ai retiré 78 citations dont :
On défend le consommateur en évitant d'augmenter la rémunération du salarié ; on défend le salarié en chargeant d'impôts le capitaliste ; on défend le capitaliste en vendant le plus cher possible au consommateur ; et la justice se trouve ainsi d'autant mieux satisfaite que le salarié, le capitaliste et le consommateur, c'est presque toujours le même type.
On dit : « L'Opinion est sotte, je la méprise. Je suis au-dessus d'elle. » Mais on tend l'oreille pour surprendre ce qu'elle murmure. Le plus souvent d'ailleurs, on n'entend rien. On la flatte ; on lui obéit. Mais on choisit, pour montrer son indépendance, un détail minuscule : la forme d'un chapeau, une affectation dans le langage, un paradoxe qu'on ressasse ; juste ce qu'il faut pour qu'on dise autour de soi : « C'est un original. » ; juste assez pour intéresser l'Opinion.
Toute séance du conseil d'administration comporte deux opérations importantes, et deux seulement : la signature du registre de présence et la fixation de la date de la prochaine séance.
Mais vous en trouverez beaucoup plus sur Au fil de mes lectures qui, en passant, a franchi cette semaine le cap des 17.000 citations.

dimanche 3 juin 2007

La nouvelle ignorance



C'est un peu par hasard (en tombant sur une jolie phrase pendant que je le feuilletais) que j'ai achété ce bouquin du philosophe Thomas De Koninck, professeur à l'Université Laval. Lecture lente, j'ai pu recueillir une quarantaine de citations/extraits que j'ai bien évidemment déposés sur Au fil de mes lectures. L'incipit du livre indique bien de quoi il s'agit :
Il existe en réalité deux formes d'ignorance qu'on pourrait qualifier de « nouvelles », mais qui sont diamétralement opposées. La première ouvre et libère, la seconde emprisonne et tue. La première, qu'il faut célébrer, se traduit par de nouvelles interrogations suscitées par de nouvelles découvertes. Elle est le moteur de toutes les avancées du savoir. La seconde fait au contraire vivre dans l'illusion qu'on sait alors qu'on ne sait pas et s'apparente à ce que Platon appelait « la double ignorance ».
Et cet autre extrait, trouvé en page 57, que j'aime bien :
Les langues de bois (ou de coton, ou de circuit imprimé) de nos bureaucraties et d'un certain monde des affaires - on ne dit pas « mettre à pied », on dit « rationaliser », « consolider », « restructurer » - font chorus. Václav Havel a dénoncé avec justesse dans ces langues et dans ces autres formes de pouvoir anonyme, impersonnel, le même automatisme irrationnel et la même humanité que dans les systèmes totalitaires contemporains. La haine viscérale du langage et de la culture qui les marque tout autant ne permet d'ailleurs pas d'en douter.
On y trouve plusieurs bons mots sur l'éducation. Par exemple :
Ce qu'il s'agit de former avant tout [...] c'est le jugement critique ; lui seul rend autonome, lui seul rend libre. Ainsi le défi principal de l'enseignant est-il de susciter une autonomie culturelle suffisante chez l'étudiant pour qu'il puisse exceller en ce qu'il fera et surtout puisse vivre dans la richesse du concret - du latin concrescere, « croître avec », on ne le redira jamais assez : l'arbre concret, c'est l'arbre individuel en toutes ses composantes et ses conditions, en sa vie même - par opposition aux nuages de l'abstraction et des réductionnismes. (p. 88)
Et en pages 96 et 97, on trouve :
Paul Valéry notait : « Pour apprendre quelque chose à quelqu'un, il faut avant tout provoquer en lui le besoin de cette connaissance. Cela suffit. Le reste n'est rien. » Il ajoutait : « Le moyen capital d'un enseignement "secondaire" est : l'éveil de l'intérêt pour les choses qui demandent effort. Créer le désir - obtenir l'effort - et toujours faire sentir sa récompense. Jamais effort sans but net et désirable. » Et encore : «Tout enseignement est vicieux qui ne commence pas par exciter le besoin auquel il est destiné à répondre. » Le défaut de « l'usage obligatoire des examens » est qu'il « produit une habitude du nécessaire et suffisant - qui est contraire à la valeur ». Simone Weil exprime clairement ce principe :« L'intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu'il y ait désir, il faut qu'il y ait plaisir et joie. L'intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d'apprendre est aussi indispensable aux études qu ela respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n'y a pas d'étudiants, mais de pauvres caricatures d'apprentis qui au bout de leur apprentissage n'auront même pas de métier. » Si l'on en croit Lewis Thomas, « la pire chose qui soit arrivée à l'enseignement de la science, c'est que tout le plaisir [the great fun] en est parti [...]. Ils deviennent tôt déroutés, et on les trompe en leur faisant croire que la déroute est simplement le résultat de ne pas avoir appris tous les faits ». On leur fait accroire que les vrais chercheurs de pointe ne sont pas tout aussi déroutés qu'eux. « Une bonne moitié de nos connaissances actuelles sera sans doute fausse dans deux ou trois ans. L'ennui est qu'on ne sait pas de quelle moitié il s'agit. » (Michel Jouvet).
Le livre de 180 pages (et 35$) est publié chez PUF.