Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

mardi 27 novembre 2012

De toutes les Paroisses, page 85

Prêts pour le malheur, c'est quelquefois le bonheur qui nous embarque.

Ayons des projets doux, pour avoir des réveils sereins.

Quand une femme commence à prêcher l'indépendance, à en revendiquer les droits, son mari fera bien de réfléchir.

Que c'est commode, une bourse, pour se faire aimer!

Heureuse encore la vieillesse qui ne lutte qu'avec elle-même!

Quand la moisson est jaunie, ne crois pas tout gagné.

Anne Barratin, De toutes les Paroisses, Ed. Lemerre, Paris, 1913

Miette 79 : Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut

L'expérience

Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut.

Sommaire. - Passons au déluge. - À chacun suivant sa nature. - Manger quand on a faim. - Boire quand on a soif. - Se chauffer quand on a froid. - Le roi de la création. - Désir de connaître. - Besoin de coloniser. - L'intelligence appliquée à la destruction. - Ce qu'il y a de meilleur. - Piété d'Alfred de Musset.


L'Eternel, votre père, sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. (Matth., 6.)


Unus erat toto nalurae vultus in orbe
Quem Groeci dixere Chaos, rudis indigestaque moles.1

« A l'origine, l'univers ne présentait qu'un seul et même aspect, une masse informe et grossière que les Grecs désignèrent sous le nom de Chaos. »

Ébloui par tant d'érudition, le juge Dandin, craignant pour son repos et sa pauvre cervelle, engage l'Intimé à lui faire grâce de la création du monde :

Avocat! ah! passons au déluge!

Profitons pour nous de la même recomman- dation, et faisons mieux : abandonnons chaos et déluge ; arrivons au moment où tout adopte sa place normale et régulière dans l'ordre définitif établi par la Divinité.

Les poissons restèrent dans les ondes, les oiseaux prirent leur vol et les autres animaux prirent le sol.

Satisfaits de leur sort, ils s'en allèrent chacun de son côté, s'accommodant de ce que la nature avait fait pour eux et sachant en tirer bon parti. S'ils avaient faim ou soif, ils apaisaient l'une, étanchaient l'autre modérément et à leur suffisance sans aller jusqu'à l'indigestion ou l'ivresse. Le climat devenait-il rigoureux, ils ne s'entêtaient pas à y rester, s'empressaient d'en aller chercher un plus clément, et n'avaient jamais la prétention de réformer ou contrarier les décrets de la Providence.

Pour le roi de la création, c'est une autre affaire : Dieu lui ayant fait l'insigne honneur de ne pas le confondre avec les bêtes et de lui donner l'intelligence, il n'eut rien de plus pressé que d'en faire le plus détestable emploi et pour lui et pour ses semblables.

Au lieu de s'estimer heureux et fier de sa supériorité et d'en user avec bon sens et raison, pour jouir d'une douce et durable félicité, il met à la torture son pauvre cerveau.

Le désir de connaître ce qui n'est pas sous ses yeux lui fait entreprendre de longs parcours, il va jusqu'à traverser les mers. Tout surpris de trouver dans ses pérégrinations des êtres semblables à lui, sauf parfois la couleur de la peau, cela lui déplaît. Il veut les exterminer ou les asservir; ce qu'il appelle coloniser. Comme cela ne lui suffit pas, il se bat de temps à autre avec ses congénères, et, pour aller plus vite en besogne, il emploie cette belle intelligence, don céleste, à créer des engins de destruction qui font l'admiration des peuples, admiration bien compréhensible puisqu'ils apportent à ces peuples la souffrance, la servitude ou la mort!

Pauvres humains ! Dieu pourtant sait mieux que vous ce qu'il vous faut. Mais votre insatiable orgueil vous a perdus. Que n'avez-vous dirigé votre admirable intelligence du côté de la simplicité, de la modestie, de la douceur, de la bonté et de la reconnaissance, de la reconnaissance envers le Créateur qui, en outre de cette fameuse intelligence, vous a donné un coeur, oui, un coeur, ce qu'il y a de meilleur au monde, un coeur, trésor le plus précieux, dont vous faites si peu d'usage, que vous semblez parfois en ignorer jusqu'à l'existence. Grâce à lui cependant, si vous saviez vous en servir, vous auriez ici-bas la consolation de vos misères et de vos peines.

À qui perd tout, Dieu reste encore, Dieu là-haut, l'espoir ici-bas2.

Ce n'est pas un père de l'Église qui vous parle ainsi, c'est un poète trop souvent méconnu ou mal connu, Alfred de Musset! Avec ses apparences ou ses affectations de scepticisme ou d'incrédulité, Alfred de Musset s'agenouillait devant la Divinité en l'implorant comme ferait le plus croyant et le plus fervent des mortels.

Écoutez ceci, n'y trouvez-vous pas la foi et l'accent d'une prière?

Dès que l'homme lève la tête,
Il croit l'entrevoir dans les cieux;
La création, sa conquête,
N'est qu'un vaste temple à ses yeux.

Dès qu'il redescend en lui-même,
Il t'y trouve ; tu vis en lui.
S'il souffre, s'il pleure, s'il aime,
C'est son Dieu qui le veut ainsi.

De la plus noble intelligence
La plus sublime ambition
Est de prouver ton existence
Et de faire épeler ton nom.

De quelque façon qu'on t'appelle,
Brahma, Jupiter ou Jésus,
Vérité, Justice éternelle,
Vers toi tous les bras sont tendus.

Le dernier des fils de la terre
Te rend grâce du fond du coeur,
Dès qu'il se mêle à sa misère
Une apparence de bonheur.

Le monde entier te glorifie ;
L'oiseau te chante sur son nid ;
Et pour une goutte de pluie
Des milliers d'êtres t'ont béni.

Tu n'as rien fait qu'on ne l'admire;
Rien de toi n'est perdu pour nous;
Tout prie, et tu ne peux sourire,
Que nous ne tombions à genoux3!


1 Les Plaideurs, comédie de J. Racine, acte III, scène III.
2 La Nuit d'août, d'Alfred de Musset.
3 L'Espoir en Dieu

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Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.