L'orgueil

Au bout du fossé la culbute.

Sommaire. - Pour la tranquillité et la joie des seigneurs. - Le saut du fossé. - Le peuple souverain. - La douche au baquet. - Examiner ses forces. - Qui n'aime pas à être giflé ... pour rire.

Du temps où il y avait manants et seigneurs, ceux-ci prenaient leur tranquillité ou leurs plaisirs aux dépens de ceux-là.

Pour assurer le repos des nuits seigneuriales, les vilains battaient les fossés des châteaux afin d'en écarter les grenouilles et leurs coassements.

Pour égayer les journées oisives, ils se livraient à des exercices d'adresse ou de maladresse et, entre autres, à celui-ci :

On creusait un fossé ; les côtés, d'abord très rapprochés, s'éloignaient au fur et à mesure pour se trouver, à l'extrémité, très écartés l'un de l'autre.

Le fossé rempli d'eau, les manants étaient invités à le sauter d'un seul bond.

On commençait par le bout le plus étroit et, graduellement, on continuait jusqu'à l'autre bout. La distance à franchir devenant trop grande pour l'effort des sauteurs, ceux-ci tombaient immanquablement à l'eau dans des poses plus ou moins grotesques et imprévues : ce qui ne manquait pas d'exciter l'hilarité des assistants;

au bout du fossé

s'accomplissait l'inévitable culbute.

Depuis qu'il n'y a plus de manants et plus de seigneurs, et que la grande Révolution a proclamé tous les hommes égaux, ce genre de farce n'en a pas moins été conservé dans nos fêtes de campagne. Ce n'est plus les seigneurs châtelains que l'on cherche à amuser, mais bien le peuple souverain.

Un baquet rempli d'eau est suspendu à une tige transversale sur laquelle il peut tourner. Les amateurs doivent, en passant dessous, lui imprimer un mouvement de rotation qui le fait basculer et renverse l'eau. La difficulté consiste pour le coureur à n'être pas éclaboussé; ordinairement il est architrempé, toujours aux éclats de rire de l'assemblée.

C'est un peu changé, mais à peu près la même chose. Au lieu de s'asseoir dans l'eau, on la reçoit sur la tête; l'important est qu'en amusant les uns on bafoue les autres; ce double résultat est obtenu ; voilà le principal.

Dans les deux cas, il faut bien prendre son élan, ou bien viser pour n'être pas gratifié d'un bain de siège ou d'une douche intempestive.

Au cours des événements de votre existence il convient également de

Consulter longtemps votre esprit et vos forces,1

d'apprécier la résistance de vos épaules et ce qu'elles se refusent à porter,

Quid valeant humeri, quid ferre récusent.2

Si vous n'avez pas songé à cette sage précaution, vous courez aux déceptions, aux ennuis, aux chagrins, au ridicule.

Ayez donc grand soin de toujours bien prendre votre élan pour ne pas trouver au bout du fossé... la culbute.

Il avait mal pris son élan ce fanfaron qui poursuivait de ses lazzis et de ses gasconnades un jeune officier aussi patient que brave. À un moment, le militaire, trouvant que le jeu avait suffisamment duré, allongea une maîtresse gifle à son persifleur.

Celui-ci, interloqué et voyant trente-six chandelles :

« Est-ce sérieux, Monsieur, ce que vous faites ?

— Oui, morbleu! reprend l'officier en mettant la main sur la garde de son épée.

— À la bonne heure, car je n'aime pas des plaisanteries comme celle-là. »

On s'en tire comme on peut; mais pour une culbute, avouez-le, c'est une jolie culbute.


1 Boileau, Art poétique, chant I, vers 3.
2 Horace, Art poétique, vers 39.

Émile Genest, Miettes du passé, Collection Hetzel, 1913. Voir la note du transcripteur.