Jobineries

Blogue de Gilles G. Jobin, Gatineau, Québec.

dimanche 4 juin 2006

Talentum

Je n'ai pas de talents particuliers. Je suis juste passionnément curieux.
A. Einstein dans une lettre à Carl Seelig en 1952.
Pensées intimes, éd. du Rocher, p.43.


Marie : On devrait interdire le mot talent dans les écoles.

Moi : Pourquoi ?

Marie : Parce que cela n'aide personne. C'est même nuisible de penser en termes de talent.

Moi : Explique !

Marie : Quand tu as du talent, tu n'as aucun mérite car, justement, tu es talentueux. Même si tu étudies, fais des efforts, etc., on ne te reconnaîtra aucun mérite pour ton travail car ... tu as du talent. Et si tu en es démuni, pauvre de toi, c'est pas de ta faute si tu ne réussis pas aussi bien que les autres car tu n'es pas talentueux. Ce qui signifie que, probablement, tu n'es pas à ta place.

Moi : Donc, le terme talent déresponsabilise.

Marie : C'est platonicien : le talent, c'est inné. Tu en as ou tu n'en as pas. Cela catégorise l'individu.

Et de continuer :

Marie : Mais il y a aussi la vision judéo-chrétienne des choses.

Moi : C'est-à-dire ?

Marie : Tu te rappelles la parabole des talents ?

Moi : Pas vraiment.

Marie : Je te la résume. Un maître donne des talents (c'est de l'argent) à des serviteurs. À l'un, il donne 10 talents, à un autre 5 et au dernier 1 talent. (Je ne suis plus certaine du nombre!). Il part en voyage. En investissant, ceux qui ont reçu 10 et 5 talents doublent leurs talents. L'autre va l'enterrer pour le mettre en sécurité. En revenant de son périple, les deux premiers sont fiers d'annoncer qu'ils ont fait des talents à partir des talents. Mais le maître tombe sur le dos du troisième en le traitant d'incapable...

Moi : Morale : toujours faire fructifier ses talents... N'est-ce pas ce qu'on cherche en éducation? Ne veut-on pas que les élèves atteignent le maximum de leurs capacités ?

Marie : Bien sûr. Mais pas au prix de la culpabilité. En pensant talent, si un élève ne réussit pas, on a juste à lui dire de faire plus d'efforts. Et à celui qui réussit, on lui dit qu'il peut faire mieux, avec des efforts supplémentaires. Mais sur le comment, rien n'est dit. Note que la parabole est absolument silencieuse à propos du comment les serviteurs ont investi. Et on ne sait pas du tout ce que le maître aurait pensé s'ils avaient fait de mauvais placements ! Le fond est toujours platonicien, sauf que le talent n'est pas inné ici, mais bien donné par Dieu, ce qui revient au même.

Moi : Et l'apprentissage dans tout ça ?

Marie : Faire fructifier ses talents = travailler à la sueur de son front et enfanter dans la douleur après avoir goûté au fruit de la connaissance du bien et du mal. Le hic c'est qu'il ne suffit pas de courir en rond en arrosant ses talents de sa sueur. Si on croit ça, on dira à l'élève, ce faible pêcheur présumé coupable de paresse : «Allez, étudie plus, lis plus, écris plus!», toutes des consignes vagues, des moyens qui n'ont jamais rien donné pour qui ne sait comment s'y prendre ou pour celui qui ne sait qu'il lui manque un outil ; encore faut-il apprendre comment s'y prendre pour étudier, comprendre ce qui lui manque et connaître des ressources pertinentes dans la situation d'apprentissage donnée. Si l'enseignant croit aux talents qui se développent naturellement avec seulement de l'effort, il aura tendance à se dégager de l'acte pédagogique : «j'enseigne à trente élèves. C'est à eux de faire des efforts. Et ces efforts les amèneront là où ils peuvent aller : le reste ne m'appartient pas.»

Moi : Mouais...

Marie : Nous ne sommes pas encore dans le paradigme des Lumières. Liberté : tu es libre d'apprendre ou pas. Égalité : la notion de talents supprime l'égalité. Fraternité : tu peux apprendre avec les autres et des autres. Nous avons encore un pied dans le moyen âge mon chéri. Qu'en penses-tu?

Moi : Ce que j'en pense ? Que tu as toujours raison, ma chérie !

samedi 3 juin 2006

Un livre sans prix

Vous ne trouverez pas ce petit livre en librairie, et si vous l'y trouviez, il serait sans prix. À la toute dernière page, on lit :
« La présente édition a une vocation strictement privée. Elle n'est pas destinée au commerce et elle n'a pas de prix ! Les exemplaires sont remis à titre gracieux dans le seul but de partager un chef-d'oeuvre de la littérature russe entré dans le domaine public. »
Ce sont mes bons amis Benoit et Pierre qui me l'ont remis lors du colloque de l'AQUOPS. Une manière bien à eux de saluer mon implication dans le domaine du logiciel libre. Car, voyez-vous, ce livre de 135 pages a été réalisé avec Scibus, logiciel libre de mise en page. Il fut imprimé sur du papier écologique Enviro100 fabriqué par l'usine Rolland de Cascades Groupe Papiers Fins inc. à Saint-Jérôme. Sachez aussi que ce papier est fabriqué avec une énergie verte, les biogaz récupérés d'un site d'enfouissement, et à partir de pâte non blanchie au chlore et sans acide. On apprend aussi que seules les fibres 100% recyclées post-consommation entrent dans la fabrication du papier.

Récits de feu Ivan Pétrovitch Bielkine (PDF ici) est un recueil de cinq nouvelles de Pouchkine publié pour la première fois en Russie en 1831. L'édition française, dans une traduction d'André Gide et Jacques Schiffrin date de 1935. La traduction fait partie du domaine public car 1935 + 70 < 2006. Et cela fait plus de cinquante ans que Gide et Schiffrin sont décédés.

Ces récits, de lectures fort agréables, donnent le goût de plonger un peu plus dans l'univers de Pouchkine, père de la littérature moderne russe. Pouchkine est mort très jeune, à 38 ans, suite à un duel. C'est d'ailleurs le thème d'une des nouvelles du livre.

J'ai relevé 3-4 citations du livre qui seront bientôt sur Au fil de mes lectures. Un gros merci à Benoit et Pierre, mes amis du LL !

vendredi 2 juin 2006

Petit matin heureux

Lire ce dernier billet de Thierry Crouzet me fait un immense bien ce matin. Quelques citations :
« Je crois que plus nous nous interconnectons, plus nous devenons heureux, plus nous nous sentons capables d'entreprendre et de changer ce qui nous déplait dans le monde. »
« [...] l'imprévisibilité n'implique pas l'impuissance. »
« Dire que l'auto-organisation est possible, c'est privilégier les actions locales par rapport aux actions globales. En fait, le global résulte de l'auto-organisation d'une multitude d'actions locales. Les choses partent du bas, remontent, s'élèvent. »
« Nous devons abandonner la raison cartésienne au profit d'une approche plus artistique. Plutôt que d'essayer de décomposer les problèmes en problèmes plus simples ce qui s'avère impossible, nous devons essayer de faire évoluer les choses, de les cultiver. »
« Vivre dans un monde complexe n'implique pas que le monde soit compliqué. C'est un grand paradoxe. »
Dommage que je ne puisse être à Genève le 7 juin prochain. Mais j'ai tout de même le livre que je peux relire en tout temps.

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