Un véritable système éducatif devrait se proposer trois objectifs. À tous ceux qui veulent apprendre, il faut donner accès aux ressources existantes, et ce à n'importe quelle époque de leur existence. Il faut ensuite que ceux qui désirent partager leurs connaissances puissent rencontrer toute autre personne qui souhaite les acquérir. Enfin, il s'agit de permettre aux porteurs d'idées nouvelles, à ceux qui veulent affronter l'opinion publique, de se faire entendre.
Ivan Illich, Une société sans école, trad. Gérard Durand, p. 128, Éd. du Seuil, coll. Points n° 117, 1971.


Doit-on utiliser exclusivement le logiciel libre, les formats ouverts, les contenus libres et les systèmes d'exploitation libres en éducation ?

Dans ce texte, je regrouperai sous le sigle CILE (Concept Informatique Libre en Éducation) les quatre notions mentionnées dans cette question. Je sais que l'adverbe exclusivement en fera tiquer plus d'un, et que ma position extrême risque de choquer certains esprits. Je veux juste préciser que je n'en fais aucunement affaire de religion, mais plutôt une question de principe. J'aimerais étayer ici ce qui me pousse à une réponse affirmative à la question posée plus haut.

En fait, il n'y a qu'une seule raison fondamentale qui me force (de même que tous les intervenants du monde scolaire) à répondre par un oui haut et fort. C'est tout simplement parce que, au niveau de l'informatique, seul le CILE est en cohérence avec nos valeurs éducatives occidentales.

En éducation, il est dans nos valeurs profondes de permettre la libre circulation de la connaissance dans toutes les disciplines, les sciences informatiques incluses. Les éducateurs doivent aussi consentir à l'examen critique de toutes solutions apportées à un problème. De plus, nous devons autoriser aux élèves de reprendre ces solutions en les adaptant pour résoudre de nouveaux problèmes. En éducation, nous devons aussi examiner toutes les solutions apportées par un élève, nous devons lui offrir la possibilité de confronter sa solution au sein même de la société tout en fournissant un cadre pédago-sécuritaire pour le faire.

La libre circulation de la connaissance signifie qu'un élève doit avoir la possibilité d'étudier ce qui l'intéresse. Les connaissances ne doivent pas être taboues, mais être des leviers pour en créer d'autres et pour être source d'innovations. Imaginez une école dont la bibliothèque contiendrait un pourcentage des livres inaccessibles à l'élève, car selon le jugement de certains censeurs supposés responsables, certains livres enseigneraient des connaissances auxquelles l'élève ne doit pas accéder... Personnellement, je ne voudrais pas que mes enfants fréquentent cette école.

Au Québec, un très fort accent est mis sur la résolution de problème. Notre programme contient même deux compétences (une transversale, l'autre appartient au domaine des mathématiques) libellées spécifiquement par «résolution de problème». Imaginez une école où on enseignerait aux élèves le théorème de Pythagore, mais en leur signifiant qu'ils n'ont pas le droit d'en voir la preuve car celle-ci est protégée par une certaine licence. Imaginez l'enseignement d'un traité historique où l'élève n'aurait le doit d'en voir qu'un résumé, car le traité lui-même ne serait accessible qu'à ceux qui en paient le prix. Encore une fois, je ne voudrais pas de cette école où on dispenserait cet enseignement à mes enfants.

Imaginez maintenant que l'enseignant lance à ses élèves : « Voilà la réponse du problème » sans montrer la solution ou la démarche amenant cette réponse. Imaginez cet enseignant qui dirait : Chers enfants, c'est MA solution, et vous devez payer un certain montant d'argent pour la voir et la voir seulement : pas question pour vous de la montrer à d'autres ou de l'utiliser plubliquement dans vos propres solutions à vos problèmes. Encore une fois, je ne voudrais pas de cet enseignant dans mon école. Bien entendu, le CILE permet à tous d'étudier et de reprendre les solutions d'un problème.

En acceptant du logiciel propriétaire dans une école, c'est à peu près ces conditions-là qu'on accepte lorsque l'enfant s'installe devant un ordinateur. Vous me direz que ce n'est pas tous les enfants qui sont intéressés par la preuve du théorème de Pythagore, que peu d'enfants iront vérifier les sources apportées par son enseignant, qu'il est rare que les enfants désirent étudier les solutions à un problème. Cependant, si dans une école, on interdit aux enfants qui le désirent le potentiel d'aller plus avant dans la connaissance, je crois qu'on ne fait pas oeuvre d'éducation. Or, un enfant auquel on oblige l'utilisation d'un logiciel propriétaire est un enfant dont on brime potentiellement son droit à la connaissance. C'est, à mon avis, inacceptable.

Je suggère donc à tous les éducateurs de la province du Québec de se donner un plan d'action pour sauter vers le CILE. Allez voir votre patron et dites-lui que vous voulez du temps d'appropriation et de la formation pour effectuer ce saut. Demandez-lui comment il peut accepter que dans son école, on limite le potentiel de connaissance des élèves. Et demandez-lui de vous justifier en quoi il juge son établissement cohérent avec sa mission éducative en plaçant les enfants devant des logiciels propriétaires.

Le CILE, ce n'est pas une affaire d'argent, c'est une question de principe. Nos dirigeants méritent qu'on leur explique le CILE sous l'angle des principes pédagogiques plutôt que sous l'angle administrativo-budgétaire car, voyez-vous, la cohérence exige de la rigueur, du sang-froid et de la vision. Et d'après moi, seul le CILE permet aux éducateurs d'être cohérents avec leurs principes d'éducateurs.